Serge Reggiani est mort ce 23 juillet 2004. Objectivement, cela ne me fait pas grand-chose. Je ne l’ai jamais vraiment écouté, tout au plus entendu. Parfois. Une chose demeure, il était difficile d’éviter les annonces de son décès aujourd’hui et, chose étonnante, sa nécrologie était assez souvent illustrée par une chanson intitulée Les loups sont entrés dans Paris. J’imagine qu’elle fait référence à une autre époque, plus sombre, de notre histoire. Epoque que je n’ai pas vécue.
Elle a cependant fait naître en moi des émotions, pas très belles, en réaction à ce qui arrive à l’animal qu’elle maltraite, même de façon symbolique. L’association du loup et du mal demeure très présente dans les esprits. A voir les réactions passionnelles des bergers au récent dérochement de 140 brebis dans les Alpes de Haute Provence et aux annonces du Plan d’action 2004–2008 présenté cette semaine par le Ministre de l’Ecologie et du Développement Durable, on pourra sourire de cette persistance incongrue de notre inconscient collectif passé. Ce serait faire preuve de condescendance et ignorer la portée de la hargne et de la frustration des professionnels de la filière ovine qui sont confrontés à ces « maudits » prédateurs… ainsi que les enjeux réels de la lutte qui s’est engagée pour faire du loup le responsable de la déliquescence et des risques économiques réels encourus par cette branche de la paysannerie française.
Car le loup est un chiffon rouge que l’on agite sous notre nez pour détourner notre attention des vrais problèmes. Confrontée à une concurrence étrangère très forte, notamment en provenance de Nouvelle-Zélande (en ce qui concerne la production de viande – qui constitue la vocation de l’essentiel de l’élevage ovin dans l’arc alpin, où le loup est apparu), cette filière, massivement subventionnée (on estime en moyenne que la moitié du chiffre d’affaire des exploitations du secteur alpin provient de subventions nationales et européennes), est à l’aube de réajustements importants. Beaucoup d’exploitants vont disparaître et ceux qui resteront devront adapter leurs méthodes de production afin de satisfaire aux exigences de qualité et d’hygiène qui se mettent progressivement en place au niveau communautaire.
L’arrivée du loup en 1992 a forcé les bergers à reconsidérer d’ores et déjà leurs habitudes de travail et accéléré une métamorphose inéluctable. En quelque sorte, elle a précipité la fin du système tel que nous le connaissions jusque là. Pourquoi ?
Le loup a disparu de France au milieu du vingtième siècle. Certains disent dans les années ’30, d’autres placent le tir du dernier loup sauvage français en novembre 1954. Terrible hiver ‘54… Quoi qu’il en soit, nous avons, au siècle dernier, réussi l’exploit d’éradiquer complètement une espèce sauvage à l’intérieur de nos frontières. Espèce qui a continué à cohabiter avec l’homme chez deux de nos très proches voisins : l’Italie (où l’on dénombre aujourd’hui entre 600 et 800 individus) et l’Espagne (2000 à 3000 individus en 2004).
Depuis un peu plus de dix ans, le loup est revenu chez nous. Vraisemblablement, il a traversé les Alpes en provenance d’Italie. Chez les bergers, on voit la main de l’homme derrière ce retour. Une réintroduction forcée, artificielle. Les experts penchent plus du côté du retour naturel. Qui a tort ? Qui a raison ? Et quand bien même, des loups sauvages sont en train de reconquérir un territoire que nous leur avons dérobé et l’expérience de nos voisins (qui n’ont jamais cessé de surveiller leurs troupeaux) montre qu’il est possible de cohabiter avec eux.
Sommes-nous donc plus cons que les italiens et les espagnols ? Ou est-ce qu’une fois de plus, dans notre beau pays, il nous est impossible de nous adapter à des changements qui se feront avec ou sans notre consentement ? Les bergers devront, quoi qu’il arrive, faire évoluer leurs méthodes de production, renforcer la surveillance et le contrôle des troupeaux, abandonner partiellement la viande pour se réorienter vers d’autres productions de substitution (fromage et laine). Comme le dit Gaston Franco, maire de Saint Martin Vésubie (commune où l’on a revu pour la première fois le loup en France) : « c’est avec l’arrivée du loup que les éleveurs commencent à craindre les contrôles quant au mode d’élevage, à la garde des troupeaux et à la légalité de la vente » et aussi « il y a des modes de commercialisation qui sont archaïques et permettent la vente directe (sous le manteau) à une grande part de la communauté des Alpes-Maritimes. Mais ces phénomènes sont bien connus » et ils représentent « plus de la moitié » des pratiques de l’ensemble de la filière.
Le loup est là. Les bergers vont devoir arrêter de conduire leurs troupeaux aux estives pour ne plus s’en préoccuper qu’une à deux fois par semaine, pour les plus consciencieux, en les laissant paître sans surveillance sur les larges alpages qu’ils louent. Les statistiques sont assez parlantes. Elles montrent une baisse de 80% des attaques sur les troupeaux rassemblés la nuit dans des parcs à contention électriques sous la surveillance d’aides bergers et de chiens Patou (les fameux Bergers des Pyrénées, comme dans Belle et Sébastien, vous vous souvenez ?). Bien sûr tout cela a un coût. Un coût qui est largement pris en charge par des subventions, de même que l’indemnisation des attaques avérées du loup.
Justement, ces fameuses attaques, qu’en est-il réellement ? Les statistiques officielles montrent une augmentation régulière et sensible du nombre de brebis tuées (par le loup et donc) indemnisées jusqu’en 2002 : 192 en 1994, 1228 en 1998, 2808 en 2002. Pour 2003, le chiffre semble en recul. Serait-il possible que les mesures de protection des troupeaux commencent à porter leurs fruits ? Il semble que les brebis surveillées aient moins à craindre du loup. Il n’est pas fou, notre prédateur opportuniste, il ne va pas aller affronter un homme armé ou un chien de 80kg!
Pour relativiser un peu ces chiffres, qui peuvent sembler énormes, replaçons-les dans un contexte plus global. La filière ovine française représente environ 10 millions de têtes de bétail. Dans le seul arc alpin (de la Haute Savoie aux Alpes de Haute Provence) on en compte 1 million. C’est aussi là que se concentre l’essentiel sinon la totalité des attaques. En arrondissant à 3000 brebis victimes du loup, pour simplifier, cela ne fait que 0,3% du total. Même si vous considérez que cela fait encore beaucoup, il semble intéressant de préciser que chaque année, les chiens errants tuent 200 000 moutons en France. Autant que les épidémies de maladies comme la brucellose (au fait, comme il n’y a que peu de contrôles sanitaires et / ou de surveillance, qui sait ce qu’elles vont nous faire un jour, ces putains de pathologies). En tout donc 400 000 ovins par an tués par d’autres calamités que le loup. 400 000 morts contre 3000 (moins en fait), c’est sûr, le loup est un super-prédateur du mouton !
Le loup est revenu. Après avoir disparu. C’est cette disparition qui a fait dire, non sans une certaine hypocrisie, aux présentateurs de journaux de nos différentes chaînes TV nationales que l’on « n’avait plus tiré de loup en France depuis les années ’30 ». Et pour cause, il n’y en avait plus ! Voilà quelque chose dont nous pouvons être fiers, à l’heure où notre président prétend mettre en place une Charte de l’Environnement et où tous les partis politiques qui comptent en France intègrent l’écologie dans leurs discours de campagne.
J’imagine qu’il s’agissait de dédramatiser l’annonce du prélèvement de 4 individus sur les 50 à 60 loups que l’on pense avoir dénombré sur notre territoire national en 2003 - 2004. 50 à 60, nous sommes loin des populations lupines italiennes ou espagnoles. J’imagine que c’est aussi pour nous faire avaler cette pilule que les journaux télévisés mettaient systématiquement ce plan en miroir du dérochement des 140 brebis « tuées par le loup » le 19 juillet ! Des loups qui tuent 140 brebis, quel exploit ! Ne serait-ce pas plutôt la panique qui les auraient conduites, panurge comme tous les moutons, à se précipiter en masse dans un ravin ? Panique qui peut avoir été provoquée par beaucoup de choses, au rang desquelles figurent le loup, mais aussi les orages, les chiens errants ou tout simplement le comportement naturellement craintif des ovins. Le berger propriétaire n’était pas là, il n’en sait rien à vrai dire. Cependant, à ce jour, l’implication du loup n’a pas été démontrée dans cet incident. Et les deux animaux, égorgés mais non consommés (détail qui a son importance, le loup chasse pour manger), retrouvés à proximité du charnier incrimineraient plutôt des chiens.
Mais pour nos chers hommes politiques, couilles-molles de droite comme de gauche (le gouvernement Jospin, en son temps, voulait faire voter un projet de loi visant à interdire au loup certaines zones de pastoralisme. Il n’est pas passé, heureusement, mais il faudrait quand même que l’on m’explique comment on aurait fait comprendre à nos amis lupins de ne pas franchir certaines frontières sous peine de mort), continuellement à la pêche aux voix, en particulier dans le monde paysan, le loup est devenu un argument électoraliste comme les autres. Ainsi, notre cher Ministre de l’Agriculture, Hervé Gaymard, en campagne dans les Alpes du Sud pour les régionales, n’a-t-il pas déclaré, devant les représentants locaux des syndicats paysans : « à titre personnel, ma position sur le loup, c’est de tous les tuer. » (in le Dauphiné Libéré, 07/12/03). Du grand art, pour ce membre d’un gouvernement censé nous représenter !
Je remarque au passage l’absence quasi-totale de réaction du monde politique suite à ce plan qui, même s’il est dans l’ensemble plutôt favorable au Canis Lupus français, a du mal à justifier l’élimination de 4 individus. Sauf s’il s’agit de calmer les ardeurs guerrières et revanchardes des éleveurs et de leurs représentants syndicaux. En effet, le loup a réussi l’exploit de rallier contre lui tous les syndicats paysans, de la FNSEA, ultra-catégorielle, ultra-productiviste et partisane du maintien de fortes subventions, à la Confédération Paysanne, pourtant officiellement plus en faveur d’une agriculture respectueuse de la nature (voir leur crédo, sur leur site : « préserver : en excluant des méthodes de production dangereuses [nitrates, pesticides, antibiotiques, hormones, OGM…] ; en entretenant et en préservant pour les générations futures les ressources naturelles et les paysages, la biodiversité, les terroirs et les savoir-faire paysans. »). Ainsi, on pouvait lire, dans un communiqué publié ces jours-ci toujours sur leur site, la phrase suivante : « de toute évidence, M. Lepeltier n’a tiré aucun enseignement de sa visite dans les Alpes de Haute-Provence, le 8 juillet dernier, où il a rencontré des éleveurs à bout de nerfs et de fatigue. Son discours opaque et démagogique, sous-tendu de la mythologie écologiste moderne du loup, n’apporte aucune solution nouvelle, ni efficace pour la sauvegarde du pastoralisme, et veut faire passer les éleveurs pour des intolérants obscurantistes. » J’adore cette expression : « mythologie écologiste », cela cadre parfaitement avec le discours sur la préservation des « ressources naturelles » et de la « biodiversité ».
Tiens, d’ailleurs, en parlant d’écologie, nous ne les avons pas beaucoup entendus sur le sujet, nos roses déguisés en Verts. Où était donc Noël ? Nulle part. Ou alors en vacances avec ses petits camarades. Faut-il en déduire pour autant que les couples de loups (modèles de fidélité et d’amour parental, pour qui prend la peine de se pencher sur le comportement social et sociable de ces animaux) sont moins intéressants que les couples homosexuels ? D’un point de vue médiatique s’entend, parce que d’un point de vue écologique… surtout quand on prétend se préoccuper de la gueule que la planète aura pour les générations à venir.
Une chose qui me semble paradoxale, à moi. Le Mercantour, le Vercors, ces zones où sont revenus les loups sauvages, ultimes symboles de la résistance de la nature à notre parasitage continuel, ne sont-ils pas justement des Parcs… Naturels ?
Reggiani conclut sa chanson par cette phrase : « Les loups sont sortis de Paris… » Désolé de te contredire, Serge, mais ils y sont toujours. Signez la pétition sur loup.org.