Qu’est-ce que tu vas me faire? Tu me tues.

Blogged by DOA as MiAPED — DOA Fri 3 Sep 2004 10:55

Voilà probablement les dernières paroles d’une victime - la première d’une longue série - à son assassin, rapportées par celui-ci lors de ses diverses auditions.

La semaine dernière, un midi, déjeuner avec un groupe du 36, quai des Orfèvres. C’est la seconde fois que je rencontre ces flics. La crème de la crème de la PJ. Ceux qui, selon la légende, bouclent les plus belles affaires.

Après être monté derrière une famille, venue en nombre avec un avocat qui serre sa robe chiffonnée contre lui – je pense sur le moment au motif de leur visite, me dis que je vais ressortir tranquille, moi, tout à l’heure – je retrouve, au quatrième étage, cette enfilade de deux petits bureaux que je connais déjà. Cela n’a rien de glamour. Sept officiers de police, leur mobilier administratif, leurs ordinateurs et les souvenirs de leurs années de traque s’y entassent. La République est décidément trop bonne et généreuse.

L’accueil est, comme la première fois, affable, direct. C’est l’heure de la journée où l’activité se détend un peu. Tout redevient social et sociable. Des officiers d’autres groupes viennent prendre des nouvelles, échanger des histoires de vacances. On parle des affaires en cours. Les conversations, comme le langage, sont loin d’être politiquement corrects. Personne ne se gêne et je peux tendre l’oreille.

C’est une marque de confiance que j’apprécie, même si je suis parfaitement conscient d’avoir devant moi une confrérie – qui n’est pas sans m’en rappeler une autre – à laquelle je n’appartiendrai jamais vraiment. Pour la bonne et simple raison que je n’aurais jamais mis les mains dedans… Je serai, avec un peu de chance, l’éternelle pièce rapportée, seulement autorisé à tremper ma plume dans le cambouis de la société qui s’accroche, tenace, sous les ongles de ces hommes.

Tout juste pourrais-je essayer de rendre compte au mieux, au plus vrai, de la difficulté du boulot. Une réalité dure, souvent sous-estimée et mal vue de la population française. Même si eux, ils s’en tapent de l’avis de la populace, ce n’est pas ça qui les fait avancer. De plus, ils ne croient pas que le péquin de base s’intéresse vraiment à la réalité du travail de police, des conditions dans lesquelles il s’exerce. Le bon peuple veut du sang, du scandale. De la crasse humaine.

Et puis, comme l’un d’eux me le dira un peu plus tard:

- Pour être bons, il faut que nous soyons des obscurs sans gloire.

Pour le moment, la conversation tourne autour de la prestation d’un collègue, passé cet été dans l’une des émissions de la série Faites entrer l’accusé. Le chef de groupe qui me reçoit commente positivement la prestation de son camarade et ajoute qu’il aurait refusé de passer à sa place. Lui aussi a participé à l’enquête mais n’apprécie guère que l’on fasse de la publicité autour de ses affaires. Même s’il a été l’un de ceux qui a sans doute le plus parlé avec le criminel à l’origine de l’histoire.

Tout en continuant à relater quelques anecdotes de l’époque, il sort un dossier qu’il me tend. Sur la couverture, il y a le logo de la PP, la préfecture de police, de Paris. Je l’ouvre et tombe nez à nez avec le visage de celui que l’on a surnommé le tueur de l’est parisien. Des photos, prises lors de son interpellation finale. Lui, debout devant un mur, l’entrejambe humide parce qu’il s’est pissé dessus. Son visage en gros plan, couturé sur le sommet du crâne – arrestation mouvementée – et ses yeux, sur lesquels on attire mon attention :

- Ses yeux et son opinel, c’est comme ça qu’il les tenait.

Pour moi, il a surtout l’air fatigué, abattu, vaincu et peut-être même soulagé d’être là, finalement.

- Quand on a fait les enquêtes de voisinage, on s’est aperçu qu’aucune d’elles n’avait crié. Personne n’avait jamais rien entendu. Il les tenait par la trouille et elles se laissaient faire. Sauf celle qui s’en est sortie.

Puis.

- Il avait un regard de prédateur. Lui, c’en était un, un vrai. C’est le sang qui l’excitait. Il restait longtemps chez ses victimes, il jouait avec et ne les tuait que pour jouir.

Je regarde à présent des clichés de la première et de la dernière victime. Tout d’abord, deux photos du temps du bonheur. J’ai devant moi deux jolies blondes, jeunes, souriantes. Elles ont la vie devant elles. Puis, je découvre les photos des scènes de crime, des cadavres. Ces corps nus, ces visages ensanglantés mais pas abîmés. Ils sont, à plusieurs années d’écart, dans des positions similaires, couchés et entortillés dans des draps rougis de sang. Bizarrement, je trouve qu’il n’y en a pas beaucoup, je m’attendais à plus, compte tenu des blessures que je devine déjà, malgré la focale de la prise de vue.

L’une des victimes est dans une position un peu grotesque, une jambe en l’air. Chez l’autre, ce sont surtout les yeux sans vie qui retiennent mon attention. Les deux jeunes femmes portent les mêmes marques au cou. Un incision béante, peut-être dix centimètres de long sur trois de haut, sur le devant, qui n’a tranché que la peau et la graisse, sans entailler le reste. Ce n’est pas cette blessure qui les a tuées mais celle, pénétrante, portée sur le côté du cou, quand l’assassin décidait enfin d’aller jusqu’au bout de son plaisir, dans la violence et la mort.

Viennent ensuite les premières constatations. Très administratives. Elles commencent par des renseignements pratiques - comme le type d’affaire : homicide, viol, vol – puis des formules d’usage. Je suppose. Un langage procédurier, précis, détaché. Se détacher. J’imagine qu’il faut vite arriver à se détacher quand on tombe sur ce genre de truc. Les lieux sont décrits avec précision. La rue, l’immeuble et sa porte d’accès, l’escalier, l’appartement. Puis les observations sur place, dans la chambre et sur la victime. Je lis le mot sodomisée, puis reviens aux photos et regarde les yeux de la dernière victime, essaye d’imaginer ce qu’elle a enduré… sans pouvoir prétendre y parvenir.

Le chef de groupe, celui qui a participé à l’affaire, me raconte alors un épisode de l’une des auditions de l’assassin, quand celui-ci explique comment il a décidé d’agir. Tout ça pour me faire toucher du doigt à quel point la vie tient à peu de chose.

L’homme vient de voir passer la future victime - qu’il ne connaissait pas - devant la terrasse d’un bar où il s’était arrêté dans un quartier de Paris.

- J’avais fini mon verre, l’addition était payée. Rien ne me retenait.

Et c’est tout. L’officier me dit ensuite que, selon le meurtrier, elle était particulièrement jolie, vêtue d’une élégante robe noire. C’est ça aussi qui l’a motivé à la suivre. Quoi qu’il en soit, si elle était arrivée cinq minutes plus tôt et que le demi de l’homme n’avait pas été terminé, elle ne serait pas morte. Ca en aurait été une autre, plus loin, plus tard, mais il ne se serait pas couché sans tuer. C’était un besoin irrépressible, presque vital.

Cinq minutes contre une vie.

Un quart d’heure plus tard, nous sommes sortis du 36 pour aller manger, comme si de rien n’était. Ou presque.

Bonne fin de journée.

ECHO CHARLIE

Blogged by DOA as Markus Freys — DOA Wed 1 Sep 2004 1:00

Suite et fin de la nouvelle dont la première partie se trouve ici et la seconde .

- « Golf Alpha ici Golf Deux. Plusieurs petits groupes de gens convergent… » Puis. « Cour d’honneur. »

Markus n’écoutait plus les communications dans son oreille. Il cherchait la source des pensées malignes qui mobilisaient toute son attention. Sans succès. Il faillit se lever, pour mieux voir, mais se ravisa. Charlie Un pourrait le repérer. Pour le moment, elle semblait accaparée par son assistant personnel mais elle pouvait, à tout instant, relever le nez et l’apercevoir qui surveillait les environs.

La fille… Doucement… L’une des deux sources hostiles se concentrait sur Cristina Régis et patientait, tant bien que mal. Il en était sûr. Pourquoi ? Qu’attendait-elle ? Markus bougea sur le banc pour faire en sorte de pouvoir se retourner discrètement et regarder derrière lui. Rien.

Cette technologie… Dangereuse… Elle… Pas satisfaction… Dissimulation… La jeune femme était à nouveau perdue dans ses pensées. Elles tournaient en rond dans sa tête, pour en chasser la tension. Pour se convaincre. La journaliste essayait de se persuader du bien-fondé de sa démarche. Le policier le ressentait parfaitement bien. Elle n’était pas aussi sûre d’elle qu’elle l’aurait aimé. Pas aussi sûre d’elle qu’un individu endoctriné et entraîné le serait.

Pas aussi sûre d’elle qu’une taupe pourrait l’être.

Markus ne put réfléchir plus avant. Une nouvelle présence, empreinte d’une grande sérénité, envahit brusquement son champ cognitif. Il tourna la tête du côté de la place Colette et découvrit un homme un peu frêle, aux traits juvéniles, qui portait un costume gris informe et tenait fermement un sac en plastique. Ce dernier occupait complètement l’esprit de l’inconnu. Toute sa vie semblait dépendre cette petite poche blanche ornée d’un logo impossible à reconnaître d’aussi loin.

Instinctivement, le policier sut qu’il avait repéré le second contact.

- « Golf Alpha ici Victor. Charlie Deux est sur site… »

- « Bien reçu, Victor. Identification de Charlie Deux en cours. A tous les Golf de Golf Alpha, repérez vos Charlie pour phase deux. »

La phase deux. L’interpellation… Et tout ce qui s’ensuivrait. C’est Markus qui lancerait le bal, si la moindre information confidentielle était échangée. La législation communautaire avait été aménagée pour lui. Son témoignage n’avait pas force de preuve mais suffirait à déclencher une instruction plus poussée.

Pour le moment, Charlie Deux venait de repérer son interlocutrice et se dirigeait vers elle, l’air radieux. La bonne décision… Tant pis pour les conséquences… Cristina Régis l’avait vu, elle aussi, et lui souriait en retour. Trop gros…

Si naïfs. Si… Evidents ? La fille… Doucement… Des amateurs. La jeune femme appuya sur un bouton de l’appareil qu’elle tenait toujours dans sa main et se leva. Des putains d’amateurs…

- « A tous les Golf de Golf Alpha. Charlie Deux est identifié. Rénald Mauduy, 29 ans. Ingénieur rattaché au département des programmes nucléaires du Ministère de l’Industrie. Le reste de son dossier est classé TSD… »

Très Secret Défense. Des putains d’amateurs idéalistes. « Qu’est-ce que tu as trouvé, Rénald, qui t’a poussé à venir ici ? » se demanda Markus entre ses dents serrées.

- « Golf Alpha ici Golf Deux, la foule se dirige vers le jardin. »

- « Bien reçu Golf Deux. A tous les Golf de Golf Alpha, Restez sur les Charlie, standby pour phase… »

La communication fut interrompue pendant quelques secondes. Etrange. Markus, déjà debout, s’était placé derrière l’hologramme d’un marronnier. Il regardait les deux contacts, prêt à surprendre leur échange, quand son oreillette se remit à crachoter des ordres.

- « A tous les Golf de Golf Alpha, restez en position, je répète, restez en position. »

Cristina et Rénald s’étaient rejoints. Un peu plus loin, un groupe d’une cinquantaine de personnes se rapprochaient d’eux, leurs pensées en surnombre polluant l’esprit du policier. Au-dessus de cette marée d’émotions et de sensations, il parvint néanmoins à distinguer l’hostilité grandissante des deux sources inconnues dont la tension avait soudain augmenté d’un cran.

Markus sortit de son abri derrière l’arbre et commença à se diriger d’un pas mesuré vers la journaliste et son contact, alors que la foule improvisée les rejoignait.

- « Golf Alpha de Golf Trois. Une vingtaine de personnes viennent de débarquer rue du Beaujolais et s’apprêtent à entrer dans le jardin. »

La fille… Donne-le lui… A la fille… Donne-moi le go… Markus entra dans la masse compacte des gens qui s’était formée de manière impromptue autour des Charlie. Les nouveaux arrivants, tout juste signalés du côté de la galerie du Beaujolais, convergeaient déjà vers eux.

Flashmob.

C’était donc pour cela qu’elle jouait avec son assistant personnel. Elle attendait le bon moment. L’instant idéal pour provoquer un rassemblement surprise. La meilleure garantie que tout se passerait bien pour eux.

Pas mal vu pour des amateurs. Autour de lui, les gens riaient, se photographiaient, heureux. Pas mal vu…

Mais pas suffisant.

Au moment où il vit le sac changer de main, Markus réalisa ce qui allait se passer. Il perçut une brusque montée d’agressivité et comprit enfin pourquoi il n’avait pu repérer les deux sources malveillantes qu’il avait perçues. Optocam. Invisibles.

A présent, elles avaient reçu leur feu vert. Et elles bougeaient.

Tout se passa très vite. Une série d’étincelles, comme des interférences dans la structure du réel, firent brusquement s’écarter la foule. Au milieu des cris de panique, le policier perçut les grognements d’une lutte. Puis il vit Cristina Régis arracher le sac, qui se déchira, à un adversaire absent.

Markus se mit à courir vers elle.

Rénald Mauduy, immobile au milieu des gens qui couraient en tous sens, ne réagit pas immédiatement quand il vit le contenu de sa poche plastique se répandre sur le sol. Il ne sortit de sa torpeur que lorsque qu’une giclée de sang macula le devant de son costume et son visage.

La journaliste s’effondra sur le sol.

L’ingénieur se réveilla d’un seul coup, comme s’il prenait enfin conscience de ce qui était en train de se passer. Le policier ressentait à peine la tension que le jeune homme contenait par une surprenante lucidité pragmatique. Il s’était précipité sur un objet tombé au sol et, l’ayant ramassé, avait commencé à rebrousser chemin vers son point d’arrivée. D’abord lentement, pour profiter de la confusion, puis en courant, pour s’éloigner au plus vite.

Markus changea de direction et partit à sa suite. A cet instant précis, il sentit que la seconde source d’hostilité, toujours aussi impalpable, s’était mise en mouvement pour barrer la route au fuyard.

Le policier avait presque rejoint Mauduy quand une rafale assourdissante étouffa tous les autres bruits du jardin. Sa nature hors norme, cette part de lui-même qu’il refusait avec rage, fut la seule chose qui le sauva. Dans la seconde qui précéda le début du tir, son inconscient perçut le processus neurologique de déclenchement de l’action du Mechanische Destruktiv Kommando toujours hors de vue.

Par réflexe, le cerveau Markus se focalisa sur la menace invisible et lui fit mettre les bras en protection devant son visage, cependant qu’il concentrait toute son énergie à dévier le déluge de métal qui fonçait vers lui à travers le corps de l’ingénieur. Il ressentit la dépression, puis le souffle, puis la chaleur. Il recula sous les impacts mais ne fut pas atteint. Lorsqu’il ouvrit les yeux, son contact mental avec Mauduy était rompu. Il ne restait de lui que des lambeaux de chair sanguinolents éparpillés sur le sol du jardin.

La menace invisible s’éloignait vers la rue du Beaujolais. Le policier se précipita dans la galerie et atteignit rapidement le passage qui menait à l’extérieur du Palais Royal. Il vit la forme massive et noire du MDK se matérialiser dans l’encadrement de la porte latérale d’un véhicule utilitaire banalisé. Il voulu rejoindre le cyborg mais trois silhouettes masculines sombres se placèrent en travers de son chemin.

- « Inutile, Freys. C’est fini pour vous ici. »

Markus reconnut immédiatement la voix et se figea. Lars.

Derrière les trois hommes, la camionnette se mit en route et disparut.

- « Pourquoi ? »

L’allemand ne lui répondit pas. Il ne fit aucun geste pendant quelques secondes. Il ne semblait traversé d’aucune émotion particulière. Le jeune russe resta là, sans rien dire ou faire lui aussi.

Dans sa tête tournoyaient les dernières pensées de Mauduy. Avant même qu’il ne meure par balles, la peine et la honte avaient terrassé l’ingénieur. Il avait échoué. Personne ne révélerait la collusion organisée entre les pouvoirs publics et des intérêts privés qui souhaitaient lancer une nouvelle campagne de production d’énergie nucléaire… A partir d’une technologie révolutionnaire mais pas stabilisée. Et donc très dangereuse. Auparavant, il fallait en vendre le principe au public. Un référendum communautaire était nécessaire pour faire adopter la loi cadre qui autoriserait son déploiement. Echo était le nom de code du mensonge organisé destiné à gagner l’assentiment de la population européenne.

Un écho. Semblable aux derniers instants de conscience d’un idéaliste voués à disparaître dans les brumes des souvenirs de Markus. Echo. Comme les instructions qui emplissaient son champ auditif pour ordonner le retrait du dispositif.

Dans moins d’une minute, toute trace de leur présence aurait disparu et ses collègues de la sécurité urbaine arriveraient pour découvrir le chaos qui faisait probablement suite à un attentat fomenté par des fondamentalistes étrangers. Ou une puissance ennemie. Ou un déséquilibré. Personne n’avait vu le MDK ou l’autre agent. On se souviendrait d’une foule paniquée et d’une série de détonations. Rien d’autre.

- « Rentrez chez vous, Freys. Vous le méritez, vous avez fait du bon boulot aujourd’hui. »

Lars fit demi-tour et commença à s’éloigner, suivi par ses deux sbires.

- « Combien valaient leur vies ? »

L’allemand s’arrêta net et se retourna vers le jeune russe.

- « Cher, bien trop cher. Même pour vous. »

L’action de cette nouvelle se déroule au mois de novembre 2019, entre la fin de l’action principale des Fous d’avril, en mars/avril, et la fin même du livre, en décembre. Elle jette une lumière partielle sur l’état d’esprit de Markus Freys à cette date.

Tu baguenaudes dans les pâturages…

Blogged by DOA as Anti-Personnel — DOA Thu 2 Sep 2004 18:35

… Ou plutôt les forêts.

Profitant d’une opportunité de foutre le camp de Paris pour quelques jours, j’ai pu, aujourd’hui, partir me promener quelques heures dans les bois de mon enfance avec mes chiens. Résultat des courses, nous avons surpris deux chevreuils - je n’en avais jamais vu autant dans ce coin, ce qui est plutôt bon signe - quatre randonneurs, trois VVTistes et surtout, j’ai ramené 1,5 kg de cèpes et 2 kg de bolets bai.

Parfois, je me demande pourquoi je m’entête à habiter dans la capitale.

Le lai de la TV

Blogged by DOA as MiAPED — DOA Sun 5 Sep 2004 14:26

Au début de l’été, Patrick Le Lay a commis l’impardonnable outrage d’expliquer sans fioriture, dans un passage de livre, en quoi consistait le travail de TF1. Dans les grandes lignes, faire en sorte que le téléspectateur soit prêt à recevoir le message des annonceurs qui font gagner de l’argent à sa chaîne. C’était il y a deux mois. Sur le moment, la chose a été un peu évoquée par la presse écrite puis s’est évaporée dans la chaleur de l’été.

Rentrée TV 2004. Il est difficile, sur le petit écran, d’échapper à ce qui semble presque devenu une affaire d’état. A tel point que la presse écrite s’y remet aussi. Un peu. Beaucoup moins. L’heure est grave. Pourtant, ce qui est condamné ces jours-ci, ce n’est pas tellement le fond du propos de Patrick Le Lay, puisque, depuis une semaine, je n’ai pas entendu, lu ou vu le moindre commentateur se plaindre de cette forme de TV commerciale qui tend à devenir la norme (et cela me pose plus problème, à moi, que les quelques paroles réalistes du président de TF1). Ni proposer de solution pour essayer de la faire évoluer (vous noterez, au passage, l’assourdissant silence sur le sujet des politiques et des intellectuels en vue - à la TV). Non, ce qui est surtout critiqué, c’est le cynisme, la forme des paroles. Par là, comprenez leur franchise.

Pourtant, Patrick Le Lay n’a fait que dire tout haut ce que tous, dans ce petit univers professionnel, pensent déjà tout bas de sa personne et de son entreprise. Pourquoi? Vanité, ironie, provocation, véritable besoin de franchise? Est-ce si important après tout? Le sens de ses mots est-il pour autant faux?

Par qui est-il principalement critiqué de manière aussi superficielle? Par ses confrères… Des chaînes concurrentes (chez lui, c’est effectivement plus difficile). Cela n’a rien de surprenant. Les gens de TV n’aiment pas qu’on leur rappelle quelle est la réalité de leur métier. Ce qu’ils font tous les jours, toutes chaînes confondues. Ils recherchent cette pierre philosophale de la société médiacratique: l’audience. L’audience valorise le temps d’antenne de la chaîne pour laquelle ils travaillent. L’audience valorise leur travail. L’audience valorise leur propre valeur marchande. Du vulgaire plomb, médiocre, elle fabrique de l’or, populaire et donc noble (selon les critères télévisuels).

Cela les choque que l’un des leurs (et pas le moindre: dans ce microcosme, TF1 est la puissance numéro un. Et son président, fatalement…) puisse exposer ainsi au grand jour les fondements de leur activité.

Personnellement, je cherche à écrire de la fiction pour la télévision. J’aimerais, si possible, que celle-ci soit intelligente (et encore, tout dépend du sens que chacun donne à ce mot). Mais je ne m’y trompe pas. Ma réussite dépendra de mon talent à proposer des choses populaires, qui stimulent l’audience (et peut-être, au passage, de ma capacité à apprendre à fermer ma grande g…). Les deux sont-ils incompatibles? Pas sûr. Quoi qu’il en soit, si jamais les quelques projets que je prépare deviennent des réalités télévisuelles, mon rôle sera surtout d’aider la chaîne qui diffusera mes créations à gagner de l’argent. Et ça, ce sont les publicités - et donc les annonceurs - qui le sanctionneront.

Nous vivons dans un pays fantastique, LE pays des droits de l’homme. Parmi ces droits, l’un des plus importants me semble être le droit à la vérité. Pourtant, chez nous, la vérité dérange, quelle qu’elle soit. La vérité de Patrick Le Lay est triviale au regard de l’histoire du monde. Pour autant, est-il si scandaleux que les gens qui suivent ses programmes tous les jours commencent à la lire ou l’entendre sans filtre? Je ne le crois pas.

Entre nous, l’ouvrage dont la citation originale a été extraite serait probablement resté confidentiel sans tout le battage télévisuel dont il fait aujourd’hui l’objet (ainsi cette cynique vérité était condamnée à passer inaperçue). Ce n’est désormais plus le cas.

Mais… Alors… Et si tout cela n’avait été qu’une gigantesque manipulation? Ou pas?

Tempus fugit

Blogged by DOA as Anti-Personnel — DOA Tue 7 Sep 2004 11:35

J’ai repris conscience vers trois heures du matin. C’était avant-hier. J’entendais les grillons, dehors. Des centaines de grillons. A Paris, il n’y en a pas, jamais. Alors, je suis sorti dans le parc pour les écouter. J’ai emmené les chiens avec moi. Dans le ciel, il y avait des milliers d’étoiles. Dans la capitale, on ne voit que très rarement les étoiles. A cause de la pollution. Cette nuit-là, elles étaient très belles.

Après un long moment de contemplation, je suis rentré me coucher. Me rendormir n’a pas été facile. Me réveiller à nouveau m’a pris très peu de temps. Il était un peu plus de sept heures. Le soleil m’a accueilli comme les étoiles, avec grâce. L’air était vif et j’ai décidé d’aller courir dans la forêt, toujours avec les chiens. Très rapidement, j’ai suivi le rythme de mon souffle, qui reprenait ses marques, comme je retrouvais les miennes, sur les chemins et les sentiers de mon enfance. Le vent soufflait dans mes cheveux et sifflait contre mes oreilles, un air naturel et léger.

Le vieux centre équestre était toujours là, à l’entrée des bois. Ce matin-là, plusieurs camions de production s’y trouvaient. Des camions semblables à ceux que l’on croise fréquemment dans les rues de Paname. Ils filmaient sur le chemin d’accès et voulaient empêcher les gens d’aller plus loin. Leur présence m’a gêné. Cette invasion dans un domaine réservé et préservé m’était intolérable. J’ai accéléré ma course, les chiens - deux bergers type vieil allemand noir et feu - sur mes talons, sans laisse. Etrange, le petit monsieur qui faisait l’important avec son talkie-walkie ne m’a pas arrêté.

Quelques kilomètres plus loin, alors que je galopais dans une futaie de chênes, à l’abri, j’ai brusquement fait halte. Il n’y avait plus d’autre bruit que celui de mes halètements. A bout de souffle ? Pas vraiment. J’étais comme égaré dans un espace familier qui semblait maintenant privé de vie. Pas d’oiseau, plus de soleil. Un crépuscule diurne sans étoile. Ni grillon.

Et c’est là que je l’ai eue, ou plutôt ressentie.

Tempus fugit, je vieillis. Tous les jours, je contemple ces horreurs, je m’en nourris. Peut-être devrais-je essayer autre chose? Depuis quelques temps en effet, la nuit, dans mon sommeil, j’ai des visions de fin de monde. Le scénario change, la chute demeure.

Avant-hier dans les bois, ces visions m’ont rejoint dans l’éveil.

Le sort s’acharne

Blogged by DOA as Anti-Personnel — DOA Wed 8 Sep 2004 10:40

Je ne sais pas grand chose d’elle ni ce qu’elle valait en tant qu’être humain. De son traumatisme, raconté dans un livre intitulé Dans l’enfer des tournantes, elle avait fait une planche de salut… qu’elle a peut-être parfois un peu trop mise en avant. Elle a défilé aux côtés de Ni putes ni soumises. Elle est devenue éducatrice. Tout cela en revenant de très loin. Trop, peut-être.

Je ne sais pas grand chose d’elle ni ce qu’elle valait en tant qu’être humain. Je ne la connaissais pas. Ses combats m’étaient parfois un peu étrangers, malheureusement. Samira Bellil est morte à présent, à 31 ans, d’un cancer. J’ai lu ça ce matin et ça m’a rendu triste.

Note pour plus tard

Blogged by DOA as Anti-Personnel — DOA Wed 8 Sep 2004 20:21

Le mal-être quotidien est le signe de l’urbain. Il est la marque de nos villes, l’aune de nos interactions. Envahissant, il n’est pas toujours sans motif et peut s’expliquer, à défaut de s’excuser. Prendre sans jamais rien donner, sans même y penser, parce que l’on est mal - naît mal? - , est devenu une norme acceptée. Soutien et écoute sont des choses ordinaires, attendues comme telles. Demander, que dis-je, exiger et se plaindre - dès lors que l’on n’obtient pas exactement ce que l’on attend, quelles qu’en soient les raisons - sont les clés de la relation entre homo moderniis. Une relation à sens unique où la situation et l’opinion de l’autre sont sans intérêt. Il ou elle n’est là que pour recevoir tout ce que l’on a à déverser. A l’envi. Qu’il ou elle se taise et écoute… Jusqu’à la lie. Et, dès lors que le réceptacle déborde - et ne peut plus servir de béquille acceptable - on passe au suivant, sans un regard en arrière. Pire, souvent, on recommence les mêmes erreurs, en attendant que le trop-plein soit évacué. Grandiloquence des discours et insignifiance des actes révèlent les limites du dépressif contemporain, ce nouveau héros. Nous sommes encerclés, envahis par les dépressifs. La dépression comme refuge ultime, comme horizon unique, avec son cortège de justifications, toutes plus incontestables les unes que les autres. Le malade est prompt à condamner ce qui chez l’autre ne le satisfait pas et qui n’est que le reflet de ses propres limites. Limites qu’il est le seul à fixer et à ne pas pouvoir dépasser. Il attend respect, intégrité, honnêteté et présence sans faille, sans jamais s’engager lui, à être à la hauteur de ses propres exigences. Le malade est sur lui et sur lui uniquement. Le malade est malade. Le malade peut tout, parce que sa maladie. On ne doit rien lui dire. Les malades m’ont fatigué, ces dernières années. Ces deux dernières années surtout. Qu’ils sortent de chez eux. Qu’ils s’extirpent d’eux et regardent, hors des livres et des champs théoriques ou virtuels, la réalité du monde et de la vie. Qu’ils n’attendent plus rien des autres qu’ils ne pourraient donner eux-mêmes. Et qu’ils cessent d’entretenir leur propre maladie. De la nourrir. De la chérir. En un peu plus de vingt mois, j’ai servi de dépotoir à quelques égotistes égoïstes. Qui sont venus, revenus et revenus encore pour me noyer sous toute leur merde. Sans jamais se préoccuper, parce que j’ai l’air solide, non, parce que je suis solide, de savoir s’ils n’allaient pas trop loin ou si moi-même je n’étais pas las de ma propre existence. Et de leurs petites vies. Aujourd’hui, certains sont partis et d’autres s’en vont. Qu’ils me libèrent vite! Je refermerai ce cycle dans un récit prochain. Là, un personnage racontera mes deux dernières années.

Solide n’est pas synonyme d’inébranlable. Se tenir debout, être capable de se relever ne signifie pas que l’on ne peut pas trébucher. Moi, je sais donner - un peu, à ma façon - mais je ne sais pas prendre, ou demander. Et je trébuche.

Il est étendu dans l’herbe, sous la nue…

Blogged by DOA as Anti-Personnel — DOA Thu 9 Sep 2004 14:00

Une brume grisonnante s’élevait dans les champs ce matin, irisée par un soleil bas, endormi. L’air était frais, presque froid. Mes poumons piquaient, enivrés d’une humidité chargée de parfums de prés et de sous-bois. Après une longue course solitaire et poussée par les chiens, je me suis allongé dans une clairière herbeuse, mouillée et silencieuse. Dans le ciel d’un bleu pur, deux traces pâles, presque parallèles, s’étiraient néanmoins pour me rappeler l’omniprésence de l’homme, de sa modernité. Un Transall, bientôt, les coupa, plus bas, esseulé, traînant derrière lui quelques réminiscences. Celles des matins superbes pour lesquels nous vivions autant de nuits tendues par des veilles secrètes, grelottantes et interminables. Ces matins clairs et forts où prairies verdoyantes et collines arborées parvenaient à ravir nos yeux exténués. Malgré l’autre, l’ennemi, invisible comme nous. Un instant, j’ai souhaité goûter à nouveau la tranche arrière, le vide, le silence de l’air, dans un azur profond, là-haut, très très loin de la Terre. Mais les chiens ne cessaient de tourner autour de moi, impatients. Je n’avais pas de trous rouges au côté droit alors, nous sommes rentrés.

Couleurs primaires

Blogged by DOA as Anti-Personnel — DOA Fri 10 Sep 2004 7:52

Les chiens se sont précipités dans le parc en aboyant. Dehors, j’ai été accueilli par un ciel matinal qui s’étirait dans des tons gris pastel. Etrangement, la lumière était vive, d’un jaune presque mat. Sur l’horizon, derrière les Alpes, le soleil luttait pour percer la fine couche de nuages. Alors, j’ai levé les yeux et, du sommet de la colline, derrière la maison, j’ai vu s’élever un arc-en-ciel, clair, qui semblait saluer mon réveil. Son jumeau, moins vaillant, attendait en arrière, le signal du départ. Après quelques minutes de silence, ils disparurent. Et nous aussi, très profond, dans les bois, sous la pluie.

L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient

Blogged by DOA as Anti-Personnel — DOA Sun 12 Sep 2004 7:17

Il a plu cette nuit. Sans bruit, je marche sur la terrasse humide. Le café, chaud, irradie lentement, par petites gorgées, et lutte avec l’eau fraîche qui glisse sous mes pieds. Dans le parc les chiens jouent, excités et joyeux. Ils suivent, le nez au vent, des traînées invisibles, secrètes et diluées. Je les regarde, un peu triste. Humanoïde, je ne rêve pas de moutons électriques. Pourtant, dans mes cauchemars urbains, je vois de noirs bergers, allemands et mécaniques. C’est dimanche. Demain, je rentre à Paris.

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