Qu’est-ce que tu vas me faire? Tu me tues.
Voilà probablement les dernières paroles d’une victime - la première d’une longue série - à son assassin, rapportées par celui-ci lors de ses diverses auditions.
La semaine dernière, un midi, déjeuner avec un groupe du 36, quai des Orfèvres. C’est la seconde fois que je rencontre ces flics. La crème de la crème de la PJ. Ceux qui, selon la légende, bouclent les plus belles affaires.
Après être monté derrière une famille, venue en nombre avec un avocat qui serre sa robe chiffonnée contre lui – je pense sur le moment au motif de leur visite, me dis que je vais ressortir tranquille, moi, tout à l’heure – je retrouve, au quatrième étage, cette enfilade de deux petits bureaux que je connais déjà. Cela n’a rien de glamour. Sept officiers de police, leur mobilier administratif, leurs ordinateurs et les souvenirs de leurs années de traque s’y entassent. La République est décidément trop bonne et généreuse.
L’accueil est, comme la première fois, affable, direct. C’est l’heure de la journée où l’activité se détend un peu. Tout redevient social et sociable. Des officiers d’autres groupes viennent prendre des nouvelles, échanger des histoires de vacances. On parle des affaires en cours. Les conversations, comme le langage, sont loin d’être politiquement corrects. Personne ne se gêne et je peux tendre l’oreille.
C’est une marque de confiance que j’apprécie, même si je suis parfaitement conscient d’avoir devant moi une confrérie – qui n’est pas sans m’en rappeler une autre – à laquelle je n’appartiendrai jamais vraiment. Pour la bonne et simple raison que je n’aurais jamais mis les mains dedans… Je serai, avec un peu de chance, l’éternelle pièce rapportée, seulement autorisé à tremper ma plume dans le cambouis de la société qui s’accroche, tenace, sous les ongles de ces hommes.
Tout juste pourrais-je essayer de rendre compte au mieux, au plus vrai, de la difficulté du boulot. Une réalité dure, souvent sous-estimée et mal vue de la population française. Même si eux, ils s’en tapent de l’avis de la populace, ce n’est pas ça qui les fait avancer. De plus, ils ne croient pas que le péquin de base s’intéresse vraiment à la réalité du travail de police, des conditions dans lesquelles il s’exerce. Le bon peuple veut du sang, du scandale. De la crasse humaine.
Et puis, comme l’un d’eux me le dira un peu plus tard:
- Pour être bons, il faut que nous soyons des obscurs sans gloire.
Pour le moment, la conversation tourne autour de la prestation d’un collègue, passé cet été dans l’une des émissions de la série Faites entrer l’accusé. Le chef de groupe qui me reçoit commente positivement la prestation de son camarade et ajoute qu’il aurait refusé de passer à sa place. Lui aussi a participé à l’enquête mais n’apprécie guère que l’on fasse de la publicité autour de ses affaires. Même s’il a été l’un de ceux qui a sans doute le plus parlé avec le criminel à l’origine de l’histoire.
Tout en continuant à relater quelques anecdotes de l’époque, il sort un dossier qu’il me tend. Sur la couverture, il y a le logo de la PP, la préfecture de police, de Paris. Je l’ouvre et tombe nez à nez avec le visage de celui que l’on a surnommé le tueur de l’est parisien. Des photos, prises lors de son interpellation finale. Lui, debout devant un mur, l’entrejambe humide parce qu’il s’est pissé dessus. Son visage en gros plan, couturé sur le sommet du crâne – arrestation mouvementée – et ses yeux, sur lesquels on attire mon attention :
- Ses yeux et son opinel, c’est comme ça qu’il les tenait.
Pour moi, il a surtout l’air fatigué, abattu, vaincu et peut-être même soulagé d’être là, finalement.
- Quand on a fait les enquêtes de voisinage, on s’est aperçu qu’aucune d’elles n’avait crié. Personne n’avait jamais rien entendu. Il les tenait par la trouille et elles se laissaient faire. Sauf celle qui s’en est sortie.
Puis.
- Il avait un regard de prédateur. Lui, c’en était un, un vrai. C’est le sang qui l’excitait. Il restait longtemps chez ses victimes, il jouait avec et ne les tuait que pour jouir.
Je regarde à présent des clichés de la première et de la dernière victime. Tout d’abord, deux photos du temps du bonheur. J’ai devant moi deux jolies blondes, jeunes, souriantes. Elles ont la vie devant elles. Puis, je découvre les photos des scènes de crime, des cadavres. Ces corps nus, ces visages ensanglantés mais pas abîmés. Ils sont, à plusieurs années d’écart, dans des positions similaires, couchés et entortillés dans des draps rougis de sang. Bizarrement, je trouve qu’il n’y en a pas beaucoup, je m’attendais à plus, compte tenu des blessures que je devine déjà, malgré la focale de la prise de vue.
L’une des victimes est dans une position un peu grotesque, une jambe en l’air. Chez l’autre, ce sont surtout les yeux sans vie qui retiennent mon attention. Les deux jeunes femmes portent les mêmes marques au cou. Un incision béante, peut-être dix centimètres de long sur trois de haut, sur le devant, qui n’a tranché que la peau et la graisse, sans entailler le reste. Ce n’est pas cette blessure qui les a tuées mais celle, pénétrante, portée sur le côté du cou, quand l’assassin décidait enfin d’aller jusqu’au bout de son plaisir, dans la violence et la mort.
Viennent ensuite les premières constatations. Très administratives. Elles commencent par des renseignements pratiques - comme le type d’affaire : homicide, viol, vol – puis des formules d’usage. Je suppose. Un langage procédurier, précis, détaché. Se détacher. J’imagine qu’il faut vite arriver à se détacher quand on tombe sur ce genre de truc. Les lieux sont décrits avec précision. La rue, l’immeuble et sa porte d’accès, l’escalier, l’appartement. Puis les observations sur place, dans la chambre et sur la victime. Je lis le mot sodomisée, puis reviens aux photos et regarde les yeux de la dernière victime, essaye d’imaginer ce qu’elle a enduré… sans pouvoir prétendre y parvenir.
Le chef de groupe, celui qui a participé à l’affaire, me raconte alors un épisode de l’une des auditions de l’assassin, quand celui-ci explique comment il a décidé d’agir. Tout ça pour me faire toucher du doigt à quel point la vie tient à peu de chose.
L’homme vient de voir passer la future victime - qu’il ne connaissait pas - devant la terrasse d’un bar où il s’était arrêté dans un quartier de Paris.
- J’avais fini mon verre, l’addition était payée. Rien ne me retenait.
Et c’est tout. L’officier me dit ensuite que, selon le meurtrier, elle était particulièrement jolie, vêtue d’une élégante robe noire. C’est ça aussi qui l’a motivé à la suivre. Quoi qu’il en soit, si elle était arrivée cinq minutes plus tôt et que le demi de l’homme n’avait pas été terminé, elle ne serait pas morte. Ca en aurait été une autre, plus loin, plus tard, mais il ne se serait pas couché sans tuer. C’était un besoin irrépressible, presque vital.
Cinq minutes contre une vie.
Un quart d’heure plus tard, nous sommes sortis du 36 pour aller manger, comme si de rien n’était. Ou presque.
Bonne fin de journée.