Il sort aujourd’hui:
Une petite avant-première, pour les quelques égarés qui lisent ce journal, le Prologue du livre tel que l’a reçu mon éditeur la première fois (fautes et coquilles éventuelles incluses). Bonne lecture.

C’était la fin du mois de septembre…
C’était la fin du mois de septembre. La température était douce. L’été refusait de partir. Madeleine Castinel émergea lentement de la station de métro. Elle se retrouva sur la grande place, au centre du Plateau, comme on appelle à Lyon le sommet de la colline de la Croix-Rousse. Presque dix-neuf heures trente et, autour d’elle, les gens prenaient le temps de flâner encore quelques minutes avant de rentrer chez eux. Madeleine, elle, ne traînait pas vraiment. Seule la fatigue rythmait ses pas.
Ainsi, c’est à une cadence involontairement nonchalante qu’elle remonta le boulevard, comme ensuquée. Elle longea lentement la terrasse surpeuplée du Chantecler, le bar à bobos local, consciente des nombreux regards masculins qui suivaient les ondulations légères de sa robe d’été, et ne put s’empêcher d’esquisser un sourire triste.
Arrivée à la hauteur de la mairie d’arrondissement, elle bifurqua vers son vidéo-club, en quête d’un divertissement propre à meubler la soirée solitaire à venir. Parvenue devant la vitrine, à la hauteur du distributeur automatique, elle inséra sa carte de membre dans la machine et s’attarda un instant sur les jaquettes des nouveaux DVD. Elle les avait déjà tous vus.
Son reflet se matérialisa devant ses yeux, dans les chromes bleutés de la machine. Les néons colorés qui illuminaient la devanture du magasin renforçaient la pâleur de son visage et creusaient ses traits. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle les refoula en inspirant avec force. Elle portait les stigmates des deux derniers mois. Deux mois éprouvants, tendus, inquiets. Deux mois d’une longue et violente rupture. Deux mois pendant lesquels elle avait cherché à s’éloigner physiquement de Paul, sans parvenir à occulter complètement sa présence, à le repousser tout à fait.
Soudain aux aguets, Madeleine profita de la vitrine pour jeter un œil sur le trottoir, derrière elle, comme si elle s’attendait presque à le découvrir là, dans son dos, son regard intense posé sur elle, accusateur.
Paul l’avait déjà surprise de la sorte, en plusieurs occasions. Il refusait cette distance qu’elle cherchait à mettre entre eux. Chaque fois, il était venu ivre et avait tenu des propos incohérents. Et quand, par faiblesse, elle l’avait laissé pénétrer à nouveau dans son appartement, il n’avait su que lui proposer de l’accompagner dans son délire éthylique. On aurait dit qu’il souhaitait la faire participer à sa déchéance. Lors d’une dispute finale, il y a deux semaines, il avait été un peu trop loin et elle l’avait définitivement chassé de sa vie.
Il conservait cependant un jeu de clés, et oui, elle s’en voulait. C’est elle qui le lui avait donné. C’était si naturel sur le moment. Alors qu’aujourd’hui… Comment était-ce arrivé ? Comment avait-elle pu se tromper à ce point ?
Madeleine secoua la tête. Paul n’était pas là ce soir. Il ne serait sans doute plus jamais là. Il allait lui renvoyer ses clés par la poste puisqu’elle le lui avait demandé. Tout avait été réduit à néant si vite, si complètement. La vie était mal faite, tout ce qu’elle donnait, elle pouvait le reprendre à l’occasion d’une simple conversation qui dérape. Et, paradoxe ultime, toutes ces petites choses qui pouvaient vous attirer chez quelqu’un, devenaient des barrières insurmontables ou pire, des repoussoirs, quand le temps de la séparation arrivait.
A l’instar du regard de Paul, qui avait su la séduire le soir de leur rencontre. Aujourd’hui, son souvenir seul suffisait à l’inquiéter.
Madeleine renonça aux DVD, sans même entrer dans la boutique pour trouver ne serait-ce qu’un pis-aller déjà vu cent fois. Elle n’était plus d’humeur subitement.
Elle parcourut les quelques dizaines de pas qui la séparaient encore de chez elle au 3, place Tabareau, ouvrit la lourde porte extérieure en bois et passa devant sa boîte aux lettres sans même s’arrêter, trop absorbée par ses souvenirs pour se soucier de son courrier… ou remarquer la silhouette familière de la moto noire garée en face même de son entrée, près des toilettes publiques, derrière les voitures qui formaient une palissade de métal autour des platanes.
Elle entra dans l’ascenseur.
Madeleine fouillait encore dans son sac, pour vérifier qu’il lui restait des cigarettes, lorsque la cabine s’arrêta sur son palier. Elle fit quelques pas en avant et heurta doucement sa porte sans y prendre garde. Cela suffit pourtant à l’ouvrir. Surprise, elle interrompit ses recherches et releva le nez. Devant elle s’étendait le couloir d’accès qui desservait le reste de l’appartement. Son couloir. Il était illuminé. Maintenant inquiète, elle se demanda si on l’avait cambriolée. Etaient-ils encore là ? La serrure ne portait pourtant pas la moindre trace d’effraction. Que… Madeleine souffla, exaspérée. Sur une table basse, partiellement visible depuis l’endroit où elle se tenait, elle venait de repérer le casque intégral de Paul, jeté à la va-vite.
Il était ici.
Elle entra et referma la porte derrière elle. Avec des gestes lents, décomposés, comme pour repousser l’échéance et se préparer mentalement pour l’épreuve à venir, elle accrocha son sac et son manteau à une patère, dans le vestibule. Puis elle s’avança jusqu’au centre du salon.
Le blouson de cuir de Paul était là lui aussi, roulé en boule sur le divan. Juste à côté, son ex avait posé une boîte noire, en bois précieux. D’une forme similaire à celle d’un emballage de camembert, elle était juste un peu plus grande. Encore un de ses trucs exotiques.
Madeleine allait appeler quand des râles lui parvinrent de la droite, du fond du second couloir. Paul était-il malade ? Ivre mort comme toutes les dernières fois? La jeune femme se rapprocha de la source des bruits, anxieuse.
Il n’y avait personne dans sa chambre plongée dans l’obscurité. Madeleine remarqua juste un trait de lumière sous la porte close de la salle de bains. Il devait s’y être enfermé. Comme pour confirmer cette hypothèse, de nouveaux échos de vomissements lui parvinrent. Paul se vidait les tripes.
Tendue, elle saisit la poignée et commença à la tourner, tout doucement. Le panneau de bois, enfin libéré, pivota légèrement sur ses gonds, d’un coup sec. Madeleine sursauta. Par l’entrebâillement, elle aperçut son ex, affalé par terre devant les toilettes, le visage au-dessus de la cuvette. Tout autour de lui, le carrelage portait les marques de son malaise. Il fut agité par un spasme violent et essaya de se vider à nouveau. Mais il n’expulsa rien d’autre qu’un vague résidu biliaire, qui lui dégoulina sur le menton.
Comme une digue qui cèderait soudain devant une montée trop brusque et trop forte des eaux, Madeleine explosa. Elle en avait assez de ce mec ! Regardez dans quel état il avait mis sa salle de bains. Regardez-le ! Qui était-il pour venir chez elle sans y être invité ? Surtout qu’elle l’avait déjà fichu dehors en lui disant de ne pas revenir.
Elle poussa brutalement la porte et s’approcha de Paul d’un pas vif, une main tendue en avant pour l’attraper par le col. « Qu’est-ce que tu fous là ! »
L’homme tourna la tête et leva le nez vers la furie qui fonçait sur lui. Un instant, il fut aveuglé par les lumières trop vives de la pièce et cligna des yeux pour mieux voir.
Madeleine s’avançait toujours. « Je croyais qu’on était d’accord ? Tu devais plus venir ! »
Paul mit une main sur le rebord de la cuvette et essaya de l’utiliser comme appui pour se relever. Mais il glissa et retomba lourdement sur le sol. Son bras dérapa dans la lunette des toilettes et plongea dans l’eau sale. « Puuutttaaaainnnnnn ! Meeerrrrdeeeuh ! » Fit-il d’une voix traînante devant le triste spectacle de sa main souillée.
La jeune femme s’était arrêtée à deux pas de lui, le visage fermé. Elle le regardait se remettre debout avec peine.
« Tu… Tu ne pourrais pas… Tu pourrais me… » Sa voix était hésitante, alcoolisée.
« Non. » Puis. « Casse-toi de chez moi ! »
Paul tituba et leva les mains en signe d’apaisement. Il esquissa un mouvement vers l’avant.
Madeleine recula, dégoûtée par le vomi et son odeur.
« Excuse-moi, Mad, je… J’aurais pas dû. Je suis si mal. » Il avala péniblement sa salive et inspira un grand coup, comme pour s’empêcher de rendre à nouveau. « Donne-moi une chance. » Les bras maintenant baissés et ballants, il fit un nouveau pas vers elle.
« C’est trop tard. »
« Non. Je veux le faire… Je veux bien. Je veux cet enfant. »
Madeleine, qui avait reculé jusqu’à la porte, heurta le chambranle avec son dos et se retrouva bloquée.
« Il faut que tu me donnes une autre chance. » Suppliant. « Je ne peux pas continuer seul. » Implorant. « J’ai besoin de toi. »
La jeune femme détourna les yeux vers le sol.
Paul se résigna au silence et observa son ex-compagne. Puis une ombre passa dans son regard. Madeleine l’aperçut et eut juste le temps de s’écarter avant qu’il ne cogne violemment le mur, juste à l’endroit où était sa tête l’instant d’avant.
Le poing de l’homme laissa une trace rouge orange sur le crépi du mur.
« Nom de Dieu, regarde-moi ! » Il lui saisit le menton avec violence. « J’en ai besoin tu comprends ! Je ne peux pas vivre sans ça ! » Leurs visages étaient à quelques centimètres à peine l’un de l’autre.
La jeune femme essaya de se dégager, de battre en retraite, mais il la dominait de tout son corps. Affolée, elle eut un réflexe malheureux et le gifla.
Il vacilla en arrière, s’immobilisa d’un coup et toucha son visage, comme s’il n’arrivait pas à croire qu’elle ait levé la main sur lui. Ses yeux noirs se posèrent sur Madeleine qui s’était libérée de son étreinte. « Ne refais plus jamais ça, sinon… »
« Sinon, quoi ? » Lança-t-elle d’un air de défi.
Sans prévenir, Paul lui asséna un puissant crochet en pleine face qui l’envoya s’écraser contre le pied du lit. Du sang se mit à couler du nez et du coin de la bouche de la jeune femme.
Il y eut plusieurs secondes de silence groggy.
« Salaud… » Voix faiblarde. Madeleine porta une main à sa lèvre et regarda la matière rouge qui maculait ses doigts, pleine de débris de nourriture mal digérés et poisseux. « Connard. » Elle renifla. « Tire-toi d’ici ! » Des larmes apparurent au coin de ses yeux, lentement. Une, puis deux. Enfin, elle hurla. « Tire-toi de chez moi ! » Elle pleurait franchement maintenant.
Paul, qui avait du mal à tenir debout, la dévisagea un instant, comme perdu dans les brumes de l’ivresse, puis, incertain et maladroit, se dirigea vers le salon.
Une regrettable erreur humaine s’est glissée dans les crédits de la couverture du roman. Celle-ci a bien entendu été peinte par DAVID SALA et pas David Scala. Je le prie de bien vouloir accepter toutes mes excuses pour cette impardonnable coquille.