A plusieurs reprises, la journée d’hier a été marquée par la problématique de l’application des règles et, plus généralement, de la tolérance de comportements extrêmes au sein d’un groupe social donné. Dans la matinée, le cas s’est présenté sur un forum en ligne que j’ai brièvement fréquenté et que je me contente à présent de lire, lassé du ton stupidement agressif de certains intervenants de celui-ci. Il semble qu’un autre membre de cet espace de discussion, plus ancien, ait lui aussi atteint son seuil de tolérance maximum pour les mêmes raisons que moi. A l’occasion de plusieurs incidents, la question de la modération des propos des uns et des autres s’est présentée aux responsables de ce forum. Aucun d’entre eux n’a voulu entreprendre la moindre action. Pourtant, à en croire les messages de soutien, publics, reçus par la personne qui est partie hier, tous déplorent qu’elle s’en aille. Y compris lesdits responsables. Trop tard?
Autre cas, au déjeuner. J’évoquais, avec un autre blogueur que je fréquente à présent assez régulièrement, un incident ayant eu lieu il y a quelques mois sur la plateforme 20six, où les débordements d’une personne ont provoqué des échanges assez vifs à propos des règles de modération et de leur application. Là encore, les responsables du serveur ont eu du mal à trancher et à s’opposer aux arguments de ceux qui, systématiquement, rejettent toute forme de règlement et d’autorité. A tel point qu’ils ont même proposé aux membres de 20six de voter pour ou contre l’usage des règles de modération dans ce cas précis. Personne ne souhaitait être vu comme celui qui sanctionne.
Cette nuit enfin, alors que j’avais du mal à dormir, j’ai terminé le livre de Caroline Fourest intitulé Frère Tariq, qui propose de démonter la machine politique Tariq Ramadan et le fait avec un certain talent. Et beaucoup de rigueur. Je m’intéresse depuis quelques temps au thème de l’intégrisme islamiste, dans le cadre d’un roman d’espionnage que je vais écrire l’an prochain. L’ouvrage de Caroline Fourest se situe à la périphérie de mes recherches documentaires. Il démontre à quel point nous sommes parfois culpabilisés, désarmés, impuissants à contrer les discours intégristes chez ceux que nous considérons, encore inconsciemment, comme appartenant à une minorité historiquement opprimée - ce qui, de fait, maintient cette partie de la population française dans cette position inconfortable - alors que nous ne les tolérerions pas s’ils étaient proférés par des intégristes de confession chrétienne ou même juive - et d’ailleurs, nous ne les tolérons pas. Ici encore, la règle qui prévaut pour l’ensemble de la communauté a du mal à être appliquée parce que personne ne veut prendre la responsabilité de passer pour le méchant autoritaire, raciste - ou plutôt islamophobe, l’appellation qu’il revêt en ce XXIème siècle spirituel dans lequel nous semblons être entrés de plain-pied - et néo-colonisateur - autre grand mot que l’on nous sert en ce moment à toutes les sauces, sans jamais vraiment prendre la peine d’en définir les contours.
Il est difficile de prendre la décision de recadrer un individu quand il sort des limites et il semble que le principe de la sanction soit de moins en moins accepté et même acceptable. On peut trouver de nombreuses raisons à ce phénomène, certaines positives, comme la progression des idées de tolérance et d’acceptation, et d’autres moins, comme la perte de repères, la perte de sens, l’absence d’exemplarité chez les représentants de l’autorité, les passe-droit et autres petites compromissions à tous les niveaux, le manque de courage individuel, l’envie d’être populaire, aimé, etc. Peut-être un peu d’égoïsme aussi, qui fait que tant qu’un problème ne nous touche pas en direct, on refuse de le considérer comme une réalité. Toutes ces explications ne doivent pas, à mon sens, masquer un fait : sans règle et, dans la mesure où l’homme ne montre toujours pas un degré de sagesse individuelle plus élevé, la vie en communauté est impossible. Or les règles seules ne suffisent pas. Les règles sont des limites, il faut des murs, solides, pour les matérialiser. Et des gens qui acceptent de construire et entretenir ces murs.
La tolérance semble porter en son sein les germes de sa propre fin. Quand on se penche sur l’histoire des systèmes politiques, y compris les utopies, on se rend compte que tout le monde a buté sur le même problème : à moins que l’individu ne grandisse en sagesse à un niveau tel qu’il n’a plus besoin d’une régulation externe, il faut toujours mettre en place un système d’autorité, qui agit avec plus ou moins de rigueur suivant les idéaux suivis, pour faire appliquer une règle censée permettre à la communauté d’évoluer. Comment dès lors, garantir d’atteindre le bon niveau de sagesse? Quel est-il? Personne ne semble avoir réussi à dépasser cet horizon.
P.S. : disponible depuis hier sur le site officiel, la nouvelle bande-annonce de Batman Begins, un film qui se propose de relancer ce héros, malmené par les psychédélismes successifs de Tim Burton et Joel Schumacher. Apparemment, c’est un retour aux sources, vers un Batman plus inspiré par la noirceur du personnage original et l’éclairage qui en avait été fait par Frank Miller - l’auteur du dessin ci-dessus - dans The Dark Knight returns et Batman : Year One. Mis en perspective avec mon propos du jour, ce dernier point pourrait en faire sourire certains et faire grincer les dents à d’autres.