Tranches d’octobre
Pour en finir avec 2004 et, alors que commence une nouvelle année, me tourner pleinement vers mon prochain roman, je me permets de poster ici un dernier article publié dans le cadre de la promo presse de La ligne de sang. Celui du magazine Figures (#4 décembre 2004), pour lequel on m’avait demandé d’écrire ou de décrire une de mes journées du mois d’octobre.
Mon existence est, à l’heure actuelle et depuis presque deux ans, entièrement organisée en fonction d’un acte devenu vital : l’écriture. Ce n’est pas une occupation douloureuse, qui m’obsède et me torture, bien qu’elle soit parfois difficile et me laisse en proie au doute et à l’angoisse du vide. En revanche, chez moi, c’est une activité laborieuse, qui prend sa source dans un programme soutenu composé de lectures, de réflexion et de remplissage de pages, sous forme de notes ou d’essais stylistiques divers, avant de passer au cœur du processus : la rédaction d’un roman. Ainsi, de l’extérieur, ma pratique quotidienne de l’écriture peut sembler très ennuyeuse. Dès lors, j’ai décidé de recréer artificiellement une journée à partir de différentes tranches horaires un peu particulières que j’ai pu vivre au mois d’octobre.
4h15, le 1er octobre 2004. Je me réveille, tôt. Trop tôt, même pour moi qui ne suis pas un gros dormeur. Cela m’arrive assez régulièrement. Avec le temps, je finis par apprécier ces nuits grises où je peux goûter la ville et son silence. Généralement, je profite de ce temps gagné sur la petite mort pour lire puis, vers 6h00, aller courir dans les rues encore calmes de la capitale. Homme d’habitudes, mon parcours commence par l’avenue Ledru-Rollin et va jusqu’à la Seine, sur le pont d’Austerlitz, jusqu’au Jardin des Plantes. Ensuite, je descends sur les quais, à la hauteur des barges de la Brigade Fluviale. Puis c’est tout droit jusqu’au Louvre - les jours de petite forme, je m’arrête à l’Ile de la Cité - avant le retour jusqu’à la Bastille, à travers les rues étroites du Marais. Ce jour-là, nous sommes un vendredi et il n’y a pas de marché boulevard Richard Lenoir. Juste des éboueurs.

8h21, le 12 octobre 2004. Le rituel du matin, le café, au Divan, pas très loin de chez moi. J’y retrouve, comme tous les jours ou presque, quelques habitués du quartier, comme Fred, rencontré avec sa femme il y a un peu plus de six mois. Une des bonnes surprises de l’année 2004. Longtemps directeur d’une galerie d’art contemporain, il est à présent indépendant. Je suis très curieux de son univers professionnel, que je découvre peu à peu. Ses trois allongés et mes trois express’ plus tard, je le quitte pour me rendre dans les locaux d’un laboratoire d’analyses médicales du boulevard Voltaire. J’ai besoin de passer un test HIV, triste et nécessaire rituel moderne. Que notre mode de vie présente des risques ou que nos circonstances personnelles évoluent, nous avons tous, un jour ou l’autre, de bonnes raisons de subir ce dépistage. Si cette formalité ne m’inquiète en rien et s’il est inutile de gloser plus avant sur ma vie privée, je me permettrai juste de déplorer qu’il nous faille envisager de débuter toute construction amoureuse par un acte médical, révélateur d’une maladive méfiance vis-à-vis de l’autre.

11h00, le 4 octobre 2004. Je me trouve place d’Italie, dans le 13ème arrondissement, chez mon éditeur, le Fleuve Noir. Estelle, l’attachée de presse, m’a invité à venir signer quelques exemplaires définitifs de mon livre à paraître bientôt, La ligne de sang. Alors que je me creuse la tête pour trouver des formules de dédicace originales, destinées parfois à des gens que je ne connais pas, je m’interroge sur la portée réelle de cette séance. J’arrive en effet juste après une rentrée littéraire chargée. Mes petites attentions impertinentes toucheront-elles leurs destinataires ? Ou bien vais-je être placé sur une pile qui va accumuler la poussière ou combler des amis en manque de lecture ? L’exercice est nécessaire, mais est-il suffisant ? Il ne s’agit pas tellement de rechercher une quelconque complaisance, plutôt d’attirer les regards vers un travail de huit mois que je juge, bien évidemment, le meilleur du monde. Quand on écrit, lorsque l’on prend la peine de matérialiser des pensées que rien n’empêche de demeurer intimes, sur un support que d’autres peuvent découvrir, c’est que l’on cherche un peu, beaucoup, à être lu. A défaut d’être entendu. Rien n’est donc pire pour un romancier que de passer inaperçu.
12h37, le 24 octobre 2004. C’est dimanche, je reçois des amis à la maison. Fred et sa femme, Carole, une éditrice de livres d’art, Manue et Christophe, un couple de restaurateurs, et Alex, le boss du Divan. Elle est là, elle aussi, pour le week-end. J’aime cuisiner. Cela me vient d’un goût pour le travail manuel limité, en ville, par le manque d’espace. Travailler de mes mains libère mon esprit quotidiennement à l’œuvre. Au menu, une Caesar salad maison avec émincés de poulet et croûtons frais à base de pain aux olives et de cumin, un poulet au cidre accompagné du premier gratin dauphinois de la saison - la vraie recette, sans le gruyère sacrilège - un plateau de fromages qui met l’accent sur les spécialités de chèvre et une tarte Tatin, à ma façon. Professionnellement isolé et d’un naturel solitaire, j’apprécie à sa juste valeur la convivialité d’un bon repas partagé avec des proches. Le vrai déjeuner s’est éternisé. Nous avons refait le monde, comme le font tous les amis, dans les volutes de Punch et les vapeurs de Mortlach, compagnons de choix des longs dimanches après-midi automnaux.

15h22, le 20 octobre 2004. Fred et moi arrivons à la FIAC, pour le vernissage professionnel de cette foire artistique - voilà bien une association de mots qui prête à sourire - pour profiter d’une journée encore calme et explorer à notre rythme les deux halls et leurs multiples allées. Les espaces d’expositions des galeries se succèdent, majoritairement blancs et garnis de tableaux. Quelques sculptures viennent, par endroits, donner du relief aux peintures et plus rares photos. Après deux heures de déambulation, les noms étrangers et parfois même étranges, les teintes, les matières et les formes commencent à se mélanger devant mes yeux. Malgré mon guide, attentionné et très au fait des us et coutumes de ce milieu, je finis par perdre le fil des choses dans ce grand magma multicolore. Mon esprit décolle des murs, se raccroche au spectacle des travées, reconnaît certaines têtes - pas difficile, elles sont, justement, connues - s’amuse des conversations, capte les mouvements d’une foule qui gonfle à mesure que s’approche l’heure du champagne. Gratuit. Dans l’espace VIP où j’attends qu’une pluie battante cesse, tout le monde toise tout le monde, il n’y a pas assez de sièges et on ne sert que de l’eau. Outrageous ! Un directeur artistique suédois, mandaté par une riche famille italienne - l’Europe en marche - s’exaspère de ce manque de goût et d’organisation. Il cite Londres et la Frieze Art Fair de la semaine précédente, bien plus respectueuse de ses invités de marque. Tant pis pour l’averse, je dois partir d’ici, l’heure approche. Fidèles compagnons de mes périples urbains, les écouteurs de mon baladeur MP3 mettent opportunément en musique mon trajet jusqu’à l’entrée du métro. D’un seul coup, la rumeur de la ville perd de sa consistance et c’est sur les accords suaves du groupe Slow Train que je descends sous terre, en route pour l’ultime rendez-vous de ce jour improbable.

19h07, le 25 octobre 2004. Quelques instants chez moi. Courriel de loup.org , une association qui milite pour la préservation du loup en France. Rappel aux abonnés de la newsletter qu’une manif’ est organisée le 6 novembre, pour protester contre les actions gouvernementales qui menacent la pérennité de ce prédateur. Entre autres, la mise à mort d’une jeune louve dans la Drôme, quatre jours plus tôt, dans des conditions irrespectueuses de celles prévues par le plan d’abattage annoncé par le Ministère de l’Ecologie cet été. Je réfléchis un moment et décide de ne pas aller à ce rassemblement. Je n’aime pas les meutes, fussent-elles pro-loup. En revanche, je continuerai, sur mon blog , à dénoncer les silences du gouvernement et des différents partis, Verts inclus - ainsi que la superficialité avec laquelle les médias traitent le sujet - dans cette affaire, qui semblent tous agir pour protéger des intérêts catégoriels en pensant élections plutôt qu’environnement et avenir.
22h34, le 14 octobre 2004. Mon second roman est sorti aujourd’hui. Ce matin, comme la première fois, j’ai fait le tour des librairies pour le voir. Superstitieux, j’en ai même acheté un exemplaire. Ce soir, dans un bar du 1er arrondissement, j’ai convié des amis à venir fêter l’évènement autour d’un verre. Une célébration informelle, où vont se retrouver des gens aux profils différents, souvent atypiques, croisés au fil des ans et dont j’ai, pour des raisons parfois surprenantes, croisé la route. Alors que la soirée commence à s’animer, je m’isole mentalement et regarde la petite assemblée d’une cinquantaine de personnes qui se mélange sous mes yeux. Un ancien du RAID qui taille une bavette avec un médecin australien, chef de desk à Médecins Sans Frontières, devant un vieux copain de Lyon, devenu décorateur de cinéma, qui partage une bière avec eux. Des libraires et une ancienne employée du Seuil, qui rient avec Lalie Walker et Jako, deux auteurs des éditions Hors Commerce. Une artiste plasticienne et son compagnon, en pleine conversation avec un rédacteur financier, sa fiancée et un musicien. Des gens de télé et des oiseaux de nuit. Des amis de la Crim’, qui racontent leur quotidien à deux ex-collègues de ma période roi du jeu vidéo. Il a fallu briser la glace et passer des uns aux autres, au risque de ne pas accorder assez de temps à chacun, avant qu’enfin le soufflé prenne forme, tout doucement, malgré les réticences initiales et les divergences personnelles. Quand plus tard, beaucoup plus tard, à pied, je rentre chez moi, avec les Variations Goldberg dans les oreilles, je suis satisfait que mon livre ait finalement servi de prétexte à quelques rencontres inédites et originales.

Comment by cclere — 3/01/2005 at 8:27
Comme les parts d’un millefeuille qu’un enfant ne saurait par quel bout entamer, je déguste tes lignes qui m’entraînent à tes côtés…
Comme je n’ai pas lu cet article, merci.
Comment by ascannerdarkly — 4/01/2005 at 23:13
Merci pour cette tranche… et aussi pour celle que tu as laissé il y aquleques temps sur mon blog de ton premier roman… que je n’ai pas encore lu. Par contre, avec le recul et l’étude comparative que j’ai menée entre Half Life 2 et GTA San Andreas, je me raznge finalement de ton avis. HL2 est incroyablement plus passinant, ne serait-ce parce qu’il invinte des formes là où San Andreas ne fait que compiler d’innombrables références cinématographiques. Au fait : bonne année.
Comment by DOA — 5/01/2005 at 8:21
ASD >> Etude comparative, hum? Tu te fiches de nous, non? Tu t’es eclaté comme une bête sur ces deux jeux, oui, et maintenant tu nous la joues sérieux… Ben voyons!
And the winner is: HL2. Evidemment. Quel plaisir que ce jeu. Très scripté certes - j’aurais personnellement aimé un peu plus de variété, ou plutôt d’imprévu, dans les phases à rejouer - mais pour le reste, très captivant, très inventif! Et puis, les fourmilions sont mes meilleures amies à présent. Dommage qu’on ne puisse pas les avoir avec soi jusqu’au bout, quel beau bordel cela aurait fait dans les batailles de rue!
BàT.
PS: pour la tranche de livre, je suis rassuré. J’ai un moment eu peur que tu te sois mépris sur mes intentions, la mauvaise foi ambiante étant ce qu’elle est. C’est vraiment le rapport au contenu de ton post qui m’a motivé à poster cet extrait, rien d’autre.
Comment by machine — 6/01/2005 at 20:55
c’est vrai que le jeu est super scripté, mais je pense que comme Valve nous convie en même temps à un merveilleux tour du monde des gameplays, on ne se sent pas une seconde prisonnier du jeu. Les rythmes varient etc. Tiens autrement, sur Deathmatch, mon pseudo est Tino Rossi, comme ça je n’ai pas trop de chagrin quand je me fait tuer.