La chute

La semaine dernière, un article de Libération s’en prenait vertement à La chute, qui retrace les douze derniers jours d’Hitler dans son bunker, alimentant ainsi la polémique qui entoure la sortie de ce film.
J’ai vu ce film hier après-midi. Au-delà du sujet, le traitement d’un huis clos psychologique aussi long m’intéressait pour un autre projet sur lequel je bosse en ce moment. Je dois dire après cette séance que je comprends mal la critique haineuse de Libération. Le titre de l’article, déjà, cadre mal avec ma propre expérience : je ne me suis pas ennuyé pendant La chute, bien que le film dure presque deux heures et demie, et ne soit pas vraiment articulé autour d’une intrigue complexe et mouvementée - ce qui correspond en général plus à mes goûts cinématographiques.
Qu’est-ce que j’ai vu, moi ? Un casting bien construit d’acteurs qui convainquent dans leurs rôles respectifs et accompagnent dans son désastre un IIIème Reich historiquement plausible, à défaut d’être juste. Car c’est bien là tout le problème de cette polémique, qui attaque entre autres le manque de justesse. Mais c’est un film justement, que l’on nous propose, pas un documentaire. Je n’ai pas lu d’interview du producteur et/ou du réalisateur, je n’en ai pas trouvé (EDIT: il y en a une sur le site du film). Je ne sais donc rien de leurs intentions ou de leurs arguments. Mais après avoir vu ce long-métrage, je n’ai pas l’impression que l’on aie cherché à m’abuser en me vendant cette histoire comme l’Histoire. C’est plutôt une interprétation fictionnelle de l’histoire. Elle peut donc se contenter d’être simplement plausible. Etrange que l’on attaque cette Chute, qui se revendique long-métrage, alors que l’on encense Fahrenheit 9/11 comme un documentaire. Pourtant, selon moi, ce n’est qu’un film de propagande, qui a utilisé contre lui les mêmes armes que le clan Bush. Et qui est loin d’être aussi juste, voire plausible, que Le monde selon Bush, de William Karel. Passons.
Un autre reproche fait à La chute concerne le contexte global et en particulier militaire qui, selon certains, ne serait pas assez abordé. Personnellement, j’ai trouvé que les saynètes de batailles et de désespoir dans un Berlin assiégé suffisaient à illustrer le propos d’un film qui se concentre sur l’ambiance à l’intérieur du bunker. C’est un choix artistique et cinématographique, et j’ai du mal à saisir pourquoi on en attaque le bien-fondé. Un réalisateur et un scénariste ont quand même, jusqu’à nouvel ordre, le droit de décider ce qu’ils veulent raconter, non ? Surtout dans la mesure où l’on ne peut guère les soupçonner, lorsque l’on prend la peine de juger sur pièces, de complaisance et d’admiration malsaine ou ambiguë pour le personnage principal de leur long-métrage et ses théories.
Et c’est bien là que je m’inscris en faux sur la critique principale qui est adressée à ce film, en particulier par le journaliste de Libération, à savoir : Hitler apparaît comme un être humain, être humain pour lequel on pourrait être tenté de ressentir une certaine compassion. Je suis désolé d’enfoncer à présent une porte ouverte, mais je n’ai jamais pensé qu’Hitler n’était pas un être humain. Je ne me le suis jamais représenté comme un monstre cornu, armé de plusieurs rangées de dents pointues et crachant du feu. Hitler n’était qu’un homme et le rappeler ne me semble pas dénué d’intérêt, ne serait-ce que pour montrer aux uns et aux autres que la folie et le fanatisme sont plus proches de nous que nous le pensons. Si j’étais de mauvaise foi, je dirais que la virulence du critique de Libération en est une preuve supplémentaire. Mais je ne suis pas de mauvaise foi, n’est-ce pas, pas plus que Gérard Lefort, l’auteur de l’article libérateur.
Que penser de cet Hitler de cinéma quand on sort de ce film ? Que finalement le grand chef des Aryens, l’homme supérieur ultime qu’il symbolise, n’était qu’un vieux plouc dément et malade qui a fini comme un rat dans son trou ? Et comme il le méritait ? Oui. Est-ce qu’on le prend en pitié ? Non. On le voit paranoïaque et arrogant, incapable de remise en question, perdant tout sens des réalités - en a-t-il jamais eu ? - entouré d’une clique de profiteurs, de fanatiques, de croyants et d’hommes d’honneur qui se retrouvent tous déboussolés quand lui perd les pédales. Que ce grand Reich qui a terrorisé le monde était pourri de l’intérieur, pourriture que sa longue agonie ne fait que révéler. Croyez-moi, il n’y a là rien de plaisant et aucune matière à sympathie.
Dès lors, est-ce que j’ai aimé ce film ? Non. Je l’ai apprécié. Comme la vision artistique d’une décadence, qui demeure, probablement, encore très en dessous de la réalité.
Dernière petite remarque : Antoine de Baecque, lui-même critique à Libération, prenait ainsi la défense de Gérard Lefort, dans un entretien avec les internautes : J’estime que l’article de Lefort sur La Chute est juste, le film n’étant ni cinématographiquement, ni historiquement, ni même moralement, très défendable. Ensuite, le style du texte, extrêmement cinglant et drôle, parfois même pamphlétaire, appartient au critique de cinéma qu’est Gérard Lefort, et c’est tant mieux: il écrit comme ça et le fait bien, c’est incomparablement mieux qu’un style tiède et passe partout. Quand on écrit, comme M. Lefort l’a fait, dans un article : surtout Bruno Ganz qui joue à Hitler avec autant de conviction qu’un balai de chiottes, on ne recourre pas à un style drôle et pamphlétaire, mais à l’injure. Je crois, moi, qu’un journaliste, s’il est tout à fait fondé à ne pas apprécier la performance d’un artiste et à la critiquer en argumentant, doit conserver une certaine retenue dans son propos. Il n’est pas là pour insulter les gens mais pour rendre compte de la qualité de leur travail. Quant au reste de la réponse d’Antoine de Baecque, je vous invite à lire cet autre entretien avec un historien, plus nuancé et publié lui aussi dans Libération.
Comment by D'Arcy — 12/01/2005 at 12:41
Je n’ai pas vu ce film mais je crois que j’ai envie de l’aimer ne serait-ce que pour cette polémique stupide. À croire qu’il faut nous avertir des dangers du nazisme à chaque fois comme si l’homme en était incapable par lui-même.
Les films de ce type, qui ne procèdent pas de l’argumentaire moralisateur habituel (Pasolini par exemple) permettent aussi à l’homme de réfléchir et de se demander, en face de cette réalité et de la mise en place des structures de destruction des bohémiens, des russes, des franc-maçons etc… comment il aurait réagit tout simplement.
Comme si on avait peur à nouveau d’être abusé par le nazisme on y plante des pancartes géantes ” le nazisme c’est mal ” , ” Hitler était un dictateur ” histoire de ne pas oublier. Mais… il me semble qu’on a des systèmes éducatifs dans les écoles qui expliquent l’Histoire aux enfants puis plus tard aux adultes on étudie la politique et toutes ces sortes de choses.
Au contraire on préfère stigmatiser. Et comme les gens aiment bien ne pas être d’accord (puisque ça leur donne l’impression de penser différemment) voilà qu’on en vient à donner une valeur symbolique différente de ce qu’était Hitler en Europe dans les années 30/40.
Voilà, je n’ai pas eu à dire ce que je pensais du nazisme ou d’Hitler pour répondre à cette note puisque justement les médias le font très bien à ma place et préfèrent noyer le bébé avec l’eau du bain et de poser un veto, de donner une image de l’Histoire et de tout mettre au même niveau : Hitler, le nazisme, les allemands de cette époque.
Nous avons donc un bloc, une image uniforme (sans jeu de mots de mauvaise aloi).
À priori le cinéma est un art (mineur mais un art quand même) et est donc une création liée à l’humain, ses passions, ses désirs, ses rêves ou ses cauchemars. Mais, un film qui ne repose pas sur la passion mais simplement sur l’évocation de faits connus d’ailleurs dans tous les manuels d’Histoire n’a visiblement pas sa place dans les salles… comme Mein Kampf n’a pas sa place dans les librairies pour des raisons beaucoup plus sérieuses et ne tenant pas de la subjectivité.
Comment by ascannerdarkly — 13/01/2005 at 0:46
Je n’ai pas vu le film. Mais le problème que tu soulèves, celui de la critique, me touche forcément. Pourquoi la critique ? Pourquoi faire ? La question m’a torturé ces 5 dernières années. Le jugement de goût plus ou moins drôle visant à imposer sa subjectivité sous des dehors objectifs (même si c’est pour rire et/ou en toute mauvaise foi) m’a toujours parue vide de sens. Disons que je préfère la critique qui “prolonge” le film, plutôt que celle qui prend des postures afinde se faire mousser. Voir le film, rien que lui. Etre critique c’est être payé pour voir le film, mais alors là vraiment le voir. Je ne sais pas si je me fais comprendre, mais 90% des crirtiques, même s’ils ont été présents physiquement pendant la projection, ne regardent pas ce qui leur est présenté. Ils savent avant d’aller en projo ce qu’ils pensent du film. Résultat : ils ne font pas leur boulot. Ils préfèrent se branler le stylo les uns avec des balais à chiottes les autres avec du publirédactionnel. La critique, celle qui perdure, c’est le jugement de goût effectué avec plus ou moins de classe afin de fédérer celle-là ou celle-ci de chapelle. Cela n’intéresse que peu de personne, mais au moins cela fait-il reluire le lustre de quelques noms qui peuvent briller en soirée.
Comment by DOA — 13/01/2005 at 6:42
D’Arcy >> Etonnant, oui, de voir comme certains systématismes peuvent provoquer exactement l’inverse de ce qu’ils recherchent. Ou peut-être est-ce le contraire? J’écoutais, hier encore, je ne sais plus quelle émission qui condamnait le film parce qu’il n’évoquait pas assez l’antisémitisme du Fürher et la Shoah.
Je vais poser le fait suivant: la Shoah est un drame qu’aucun de mes mots ne peut commencer à illustrer suffisamment fort. Ses côtés massif et industriel en font l’un des évènements marquants de la seconde guerre mondiale, si ce n’est le plus marquant.
A partir de là, certains films en ont fait leur thème principal, avec justesse, pudeur et/ou envolées spectaculaires. Je crois cependant que l’on peut aussi accepter que des longs-métrages parlant de cette époque puissent ne pas en faire leur sujet central, comme c’est le cas de celui-ci.
Je tiens cependant à préciser qu’à 4 ou 5 reprises dans La chute, le Hitler campé par Bruno Ganz tient des propos d’une violence inouie à l’égard des juifs qui me semblent, mais une fois de plus ce n’est que mon avis, illustrer suffisamment son anti-sémitisme viscéral, surtout dans un film qui, je le répète, traite d’un autre aspect du conflit. Précédant le générique final, un certain nombre de statistiques de l’horreur viennent d’ailleurs rappeler le chiffre des victimes de la Shoah - et de cette guerre en général: 50 000 000 de morts. A mettre en perspective avec les 150 000 victimes avec lesquelles on nous étouffe depuis deux semaines - juste après un mea culpa, sobre mais important parce qu’il ne fuit aucune faute, aucune responsabilité, de la vraie Traudl Junge, la secrétaire d’Hitler, sortie vivante, elle, du bunker.
ASD >> La critique entretient la critique. Comme tu le dis, elle prolonge rarement le film et se cantonne, sous de faux dehors d’objectivité, au subjectif. Rarement ai-je vu, dans une critique, autre chose que des j’aime/j’aime pas illustrés par de l’humour facile et plus ou moins digeste. Où sont les journalistes capables d’analyser le sens d’un plan, d’une séquence, d’une symbolique, d’un point de vue technique d’abord, puis artistique? De le replacer dans une histoire cinématographique, une tradition? Il en va de même pour le jeu des acteurs, le décor, la lumière. Je me dis souvent, en lisant des revues spécialisées, où sont les arguments? Pourquoi? Comment?
Un débat sans fin. Qui nous épuisera avant que ne disparaissent cours et basses-cours. Je comprends mieux ainsi - même si, par ailleurs, sa réputation dans le milieu est mauvaise et que, quelquefois, il lui est arrivé de faire passer en douce de médiocres longs - l’attitude d’un Besson qui refuse aux critiques le droit de voir ses films en avance.
BàT.