Adrift
Poser un instant ce sac rempli de doutes. Dans la foule des samedis après-midi d’hiver, repérer un sourire, un seul, et se laisser guider plutôt que, de froid, remonter épaules et col, pour se fermer un peu plus au monde extérieur. Arrêter la musique languide, castratrice, qui génère l’isolement. Il faut lutter. Repousser les questions. Renoncer à la tentation du miroir pensé puis écrit. Celui qui déforme toujours un peu. Pas difficile avec ce dégoût de l’interrogation, de l’interrogatoire… Mais aussi, plus forte encore, avec cette angoisse de se trahir en n’osant pas aller jusqu’au bout de l’introspection. Existe-t-il plus haute trahison que celle que l’on peut se servir à soi-même ? Après cela, quelle morale, quel code peut rester ? Et sans code, plus rien n’est possible. Les autres riraient, s’ils savaient. Les autres, tous ceux qui sont restés sur le bord de la vie. Reprendre conscience de la réalité. Pourquoi s’être arrêté ici, maintenant, au milieu de rien, au milieu des gens ? Il faut continuer cette marche co urbaine, succédané de fantaisie militaire, pâle réminiscence d’un temps où il était confortable de ne plus trop penser. Ne plus trop hésiter. Juste… Assez. Défier à nouveau l’air glacé en tendant le cou. Enfoncer les écouteurs dans les oreilles. Rajuster les sangles de l’Eastpak noir chargé de ses kilos de fonte. De sa tonne de souvenirs coupables. De fantômes. Puis, d’un pas rapide, souple, félin et manoeuvrier, plonger entre les familles en direction du fleuve. L’oubli est le compagnon de la douleur et de la fatigue. Trois heures jusqu’à Balard et retour. Cinq heures avant la nuit. Dix heures avant le sommeil et la délivrance de l’inconscient rêvé. Ou du cauchemar. Tout vaut mieux que cette incertitude, qui suis-je, qu’aurais-je été ?
Comment by ascannerdarkly — 17/01/2005 at 14:06
Toujours étrange de se demander “what if…”
Comment by juko — 17/01/2005 at 14:39
“Adrift so easy”, dans une vieille chanson de Peter Gabriel, Indigo. La couleur des doutes, séduisante parfois, necessaire, mais à manier avec précaution. Un mauvais sort souvent.