Ca s’écrit avec un e
Un visage aux iris sombres qui se reflète dans la vitre du métro. Des yeux attentifs qui pourtant n’ont pas envie, ce soir, d’affronter directement la foule qui s’entasse derrière elle dans la rame. Meute qui présente toujours le risque de regards hostiles ou concupiscents. La fatigue, l’angoisse d’avoir mal fait, le découragement peut-être ? Des lèvres fines qui s’entrouvrent et se contentent de souffler sur le verre, sans parvenir à produire la moindre buée. La jeune femme soupire en silence. Dans sa tête, elle repasse, mot après mot, toute sa conversation téléphonique avec Rougeard, le grand Rougeard. Le célèbre Rougeard. Et oublie l’essentiel, qu’il l’a appelée, elle. Sur recommandation du caricaturiste du canard, son parrain de stage. Elle ne s’arrête que sur une phrase, une seule, Amel, c’est Amel, pas Amal… Nerveuse. Ca s’écrit avec un e… A fleur de peau. Il s’était trompé deux fois, et alors ? C’est bien elle qui prie tous les jours pour sortir de cette rédac’ de féministes bourgeoises et avachies qui, à la moindre occasion lui font payer sa trop jolie gueule, non ? Tu es sûre que tu ne veux pas passer sur la couv’ plutôt, tu es si belle ma chérie… Oui, elle, qui trouve intelligent de faire une remarque agacée à l’un des journalistes les plus réputés de la place. Alors qu’il a pris la peine de la contacter pour un papier. Juste parce qu’il a abîmé son prénom, son prénom d’écorchée vive. Ca s’écrit avec un e…C’est sûr, Fred allait bien rigoler quand elle lui raconterait cette histoire, tout à l’heure, à la maison. Lui qui ne les prend pas, elle et son job, très au sérieux. Lui qui, depuis presque six mois qu’ils sont mariés, a presque oublié tous leurs projets de déménagement, de dépaysement, de voyage… D’aventure. Lui qui, déjà, la voit plus comme une mère que comme une maîtresse. C’est tôt. Elle n’a que vingt-quatre ans et des rêves de grands reportages plein la tête. Trop tôt. A quoi bon échapper aux parents et à leurs lubies d’un autre âge si c’est pour reproduire le même schéma ailleurs ? Amel, c’est Amel, pas Amal… Evidemment, si elle ne se débrouille pas rapidement pour trouver mieux à écrire que les quelques pauvres piges insipides, psycho-tests et autres enquêtes à la con, qu’elle grappille dans son mensuel féminin, elle va avoir du mal à rejeter encore bien longtemps les demandes de son mari. A trente-cinq ans, Fred se montre subitement pressé de faire la même chose que ses amis, tous dans la finance comme lui. Se marier donc avoir des enfants. Amel, c’est Amel, pas Amal… Peut-être aurait-il fallu qu’elle évite de prendre à rebrousse-poil le premier mec qui pouvait, enfin, lui proposer de travailler sur d’autres sujets. De vrais sujets. Je vous rappellerai. Et Rougeard avait raccroché.
Il en va des héroïnes comme de certaines drogues. A trop les approcher, on finit par se piquer au jeu.
Comment by tatiana — 19/01/2005 at 22:13
Très beau texte. On voyage le temps de la lecture, on imagine le visage de chacun des personnages, principalement celui d’Amel avec un ” e “, oui, c’est bien, continuez…
Comment by ascannerdarkly — 20/01/2005 at 11:32
Bons augures quand les personnages commencent à vivre… d’eux-mêmes. Qunad on n’a plus que l’impression de retranscrire ce qu’ils font et pas d’inventer…