Au cours des derniers mois, on m’a plusieurs fois - et notamment hier soir - demandé de commenter le phénomène Da Vinci Code, de me risquer à une explication de son succès exceptionnel. Exceptionnel, le mot est assez juste. Pour un ouvrage grand format, donc cher, de tels chiffres de vente, en France, constituent un véritable accident industriel. Peu de romans passent chez nous la mythique barre du million d’exemplaires vendus et quasiment jamais en moins d’un an. La réalité du marché de l’édition tient dans cette vérité : l’essentiel des titres publiés dans ce pays aimerait atteindre ne serait-ce que dix mille copies. Un exploit que le livre de Dan Brown réalise chaque semaine.
Je n’ai terminé le Da Vinci Code que très récemment. J’avais essayé une première fois, il y a quelques temps, avec un exemplaire que l’on m’avait prêté. Je m’étais vite arrêté, pas vraiment intéressé. J’ai retenté l’expérience il y a peu, avec la réédition de poche, et cette fois je suis allé au bout. Non sans mal. A titre personnel, je n’ai guère apprécié cette histoire abracadabrante. Déformation professionnelle, je crois. A force d’avoir les mains dans le cambouis des intrigues, je finis par en repérer les ficelles de plus en plus facilement et il devient malaisé de me surprendre. Avec le temps, je m’aperçois que les seuls romans qui me marquent sont ceux dont la construction me prend complètement au dépourvu et laisse la part belle à l’humain. Dans le cas du Da Vinci Code, nous n’avons plus affaire à des ficelles mais à des cordes d’amarrage, encore plus évidentes quand, comme moi, on a déjà lu cet essai historique complètement farfelu intitulé L’énigme sacrée, paru en 1982, dont la théorie centrale a été intégralement reprise par Dan Brown.
Malgré tout, on ne peut retirer tout talent à cet auteur. Un tel succès n’est pas (que) le résultat d’une campagne marketing savamment orchestrée. Celle-ci a évidemment stimulé les ventes de son roman mais il faut se rappeler qu’à l’époque où celui-ci a été publié en France, au début de l’année 2004, personne n’en avait parlé. Jusqu’à l’été qui a suivi, le bouche à oreille seul avait déjà convaincu plus de 400 000 lecteurs, un succès inimaginable pour l’immense majorité des écrivains nationaux, myself included. Ce n’est que lorsque les premiers cars de touristes étrangers ont débarqué au Louvre et à Saint Sulpice, pour des Da Vinci tours, que les gens ont commencé à prendre la mesure du phénomène. A ce moment-là seulement, son éditeur français a initié un matraquage marketing qui a permis à cet ouvrage de se hisser au sommet où il se trouve à présent.
Le livre repose sur trois principes appliqués avec méthode - et talent, parce qu’il en faut - par l’auteur. Des chapitres courts où rien ne vient compliquer le cours de l’intrigue. Chacun d’eux s’attache à développer une seule idée force, avant de conclure sur un aperçu du chapitre suivant. Le fameux cliffhanger, qui donne envie de lire la suite. L’action est donc simple mais aussi soutenue, second principe, sans réel temps de pause ni ralentissement excessif, quitte à s’affranchir du moindre réalisme. Les héros n’ont par ailleurs pas d’états d’âme qui pourraient parasiter le rythme d’ensemble. Enfin, l’auteur recourt à une thématique centrale qui touche le lecteur pour deux raisons principales. D’une part, elle s’inscrit profondément dans notre héritage historique judéo-chrétien; pas d’exotisme, que du familier, de l’inconscient collectif. D’autre part, il est fait appel à la théorie du complot, cette hydre immortelle qui ressurgit, sous une forme ou sous une autre, à toutes les époques de l’histoire.
On nous cache tout on nous dit rien. Pourquoi cela fonctionne-t-il si bien, dans cet ouvrage comme dans d’autres créations ? Croire que, dans l’ombre, des puissances occultes aux mains d’esprits brillants et machiavéliques (dans le sens premier du terme) nous manipulent dans un but qui nous échappe, pauvres mortels que nous sommes, éternelles victimes de pouvoirs d’autant plus supérieurs qu’ils sont virtuels, est une pensée réconfortante. Quitte à se faire avoir dans les grandes largeurs, autant que ce soit une intelligence cachée, planificatrice, infaillible qui s’en occupe. Cela entretient nos peurs tout en nous permettant de sauver la face… Et demeure, quoi qu’il en soit, plus gratifiant que l’hypothèse, plus réaliste, selon laquelle nous nous laissons finalement dominer par des esprits étriqués, mesquins, sans autre ambition ou vision que la satisfaction de leur plaisir immédiat et personnel. Je vous remets un peu de verre avec le gravier ?