Je me suis réveillé, samedi, avec le goût amer de ce qui aurait pu être dans la bouche. Ce qu’aurait pu être la nuit, la semaine, le mois, l’année, la… Une sensation ancienne, familière, désagréable. Je me suis levé, encore un peu ensuqué par un sommeil sans rêve, pour aller me servir un jus d’orange très frais que j’ai bu en regardant, d’un œil distrait, le journal permanent d’une chaîne câblée. Si vous ne le savez pas encore, tout va mal et nous fonçons, plus râleurs que jamais, vers un grand nulle part moche et apocalyptique. Devant mes yeux se succédaient des rafales d’informations anxiogènes entrecoupées de spots de pub tellement positifs que l’on aurait pu se demander s’ils avaient été conçus par des gens qui vivent sur cette planète. J’ai souri à l’idée que les seules bonnes nouvelles étaient finalement devenues virtuelles. Elles nous sont servies par des créatifs qui réinventent au quotidien un monde idéal inaccessible. Nous devenons, jour après jour, une société de gens tendus, apeurés et surtout frustrés. En rinçant mon verre, j’ai repensé à une conversation téléphonique que j’avais eue la veille avec O. Elle m’avait parlé du vide, de l’agressivité, du noir, qui transpirent partout et la touchent parfois. Moi, de ma colère. Je suis colère. Elle me consume, me consomme et m’aveugle. Je l’alimente constamment de grandes causes et de tout petits riens. Je la nourris, je l’entretiens et je suis quelquefois étourdi par toute cette énergie négative accumulée. Oh, je ne manque pas de bonnes raisons - toutes ne sont pas très valables - d’être énervé (Haine-H…) mais là, j’ai dépassé les bornes de mes limites, je crois. Certes, je n’ai pas encore atteint le point de non-retour, celui où, par exemple, fort de mon bon droit, je pourrais muter en poseur de bombes, pilote amateur ou révolutionnaire moralisateur. Mais j’ai déjà piétiné pas mal de sensibilités et cela ne semble pas près de s’arrêter. Justes châtiments ou punitions iniques, mes chimères colériques finissent par ne toucher que moi. Elles me coupent des uns et n’affectent pas les autres, trop heureux de masquer leurs errements derrière mes débordements. En classant des papiers, plus tard dans la matinée, j’ai retrouvé des correspondances récentes avec mon avocate. Indices écrits et légaux de ma rage qui là, matérialisée, m’a frappée, tellement elle a pris de l’importance dans mon quotidien. Il serait plus juste de parler de mes rages néanmoins, qui se chevauchent personnelles, professionnelles, globales, manifestations de ces faites attention à moi, respectez-moi… Regardez-moi, j’existe ! obsessionnels. Marrant ça, de la part d’un misanthrope qui se cache derrière un pseudonyme pour signer ses bouquins. On m’a asséné récemment que nous étions tous schizophrènes. Sur le moment, j’ai refusé de souscrire à cette thèse idiote, probable reliquat d’une querelle factice entre freudiens et jungiens. Mais à présent que j’écris ces lignes, je me dis que c’est peut-être ainsi que cette maladie se manifeste chez moi. A ma décharge, je suis convaincu que nous sommes un peu tous pareils. Cependant, là encore, il se peut que je ne cherche qu’à me trouver des excuses.
J’ai terminé de ranger et je suis descendu prendre un café en début d’après-midi avec l’envie d’écrire sur tout cela, un truc un peu réfléchi, positif - beurk, deux doigts dans la gorge ! - ponctué de paroles des Simple Minds. Ouais, des Simple Minds, et alors ?!? Il se trouve que j’avais récupéré leur intégrale dans la matinée. Leur intégrale et tous les souvenirs qui vont avec, plus heureux, moins marqués par la colère. Illusion ! A l’époque, j’étais déjà complètement perturbé par l’impression lancinante d’être complètement décalé, muré dans le refus de l’appartenance et déjà, peut-être, (in-)conscient de me fondre dans la masse. Total schizo, donc, comme aujourd’hui. Aussi loin que ma mémoire remonte, j’ai toujours volé de refus en refus. J’ai changé de vie quand l’assimilation guettait. Presque le syndrome de Pan, dirait une autre, elle-même lovée dans l’ombilic écarlate d’un double de chair si fantasmé qu’il a fini par s’autoproclamer vivant, s’auto-procréer presque. Certains pourraient louer cet éternel recommencement, cette capacité à se réinventer quand on a atteint le but que l’on s’était fixé. Moi, j’y vois de plus en plus un renoncement, une fuite, d’autant plus facile qu’elle est matériellement possible. Une tendance à me raconter ma vie comme je la rêve plutôt qu’à la vivre véritablement. Pas étonnant que je me sois piqué d’écrire des histoires. Samedi, l’élan n’est pas venu et, d’excuses en contraintes inutiles, j’ai tergiversé jusqu’au dimanche. Là, en terrasse, au café, après une autre nuit perdue, j’ai d’abord eu le réflexe du journal, pour ma dose quotidienne d’agressivité. Mais j’avais apporté un carnet, de quoi écrire. Fulgurance matinale, je voulais parler du flacon à moitié vide ou à moitié plein, du nectar de l’accomplissement confronté au poison de la frustration, cherchant l’inspiration dans les paroles de Jim Kerr - ça virait à la fixation ce revival eighties - le genre de truc sérieux et pédant, über-bullshit. Bien sûr, ce fut raté. Je ne sais pas prendre ces poses-là. Déjà, je n’aime plus ma propre calligraphie, malhabile, depuis longtemps. Et puis, dans mes oreilles, l’écossais ramait, il n’y arrivait pas. Il me faut du carré, à moi, du cassant, du noir. J’ai couché quelques mots et puis j’ai renoncé. Enchaînant les cigarillos, j’ai regardé les gens passer, tel le bon bovin de comptoir. Michel Legrand avec ses putains de moulins, et puis les Stranglers, m’accompagnaient. Et les White Stripes aussi. J’ai acheté leurs albums en fin de semaine dernière. Tout le monde m’en parlait, alors j’étais curieux. Mouais. Je dois être trop vieux pour comprendre. Back to Bowie et Hendrix. Tout ce cirque tabagico-musical a duré un long moment. De temps en temps, junkie, je laissais mon regard dériver vers le canard, ouvert sur une page qui parlait encore de Londres (*). Anxiogène, je vous dis. Partout. Il paraît que la France n’est pas à l’abri - quelle surprise ! - pas plus que l’Italie.
Cela tombe bien, je suis parti là-bas tout à l’heure, vers huit heures. Prendre ce train, ce matin, et qu’il n’arrive pas… Bonne excuse pour ne plus avoir à revenir, non ? Ou alors, juste monter dans un wagon pour aller retrouver quelqu’un, quelque part, en été. Quelqu’un comme moi, par exemple. Over and out.
P.S.: pas de commentaire pour ce post, je me repose. S’il vous énerve vraiment, le courrier du coeur fonctionne toujours, colonne de gauche, rubrique contactez-moi.
(*) Mes amis londoniens vont bien, merci pour eux. Je ne peux guère prétendre me préoccuper des anglais, juste de mes proches, mais j’ai, un moment, aussi voulu écrire un texte sur ce qui est arrivé jeudi dernier. Sans succès. J’ai finalement opté pour des messages plus personnels, ils en avaient besoin. Ensuite, je suis tombé sur ce billet, qui a l’avantage certain de parler fort et clair tout en coupant court à l’auto-flagellation misérabiliste de nos bonnes âmes umanisss’. Je me permets d’ajouter que les idéologues qui manipulent les gogos frustrés qui se font péter la gueule ici, au nom de leur prophète, sont des cyniques avides de pouvoir qui ne veulent que reprendre le contrôle de la poule aux œufs d’or à d’autres cyniques avides… Tout en repoussant le plus loin possible des valeurs occidentales qu’ils jugent impies: la démocratie, l’égalité des sexes, le droit de la femme à disposer de son corps, la laïcité, les droits de l’homme, l’abolition de la peine de mort, etc. Cela fait partie d’une stratégie dite de l’ennemi lointain, qui cherche à faire pression sur nous dans le but de nous faire virer les gens en place chez eux. Dites, vous ne voulez pas vous faire vos révolutions tout seuls les gars, comme des grands ? Allah est comme Dieu finalement, il peut rapidement devenir l’ultime instrument de contrôle de l’inculte par le savant. Enfin, Allah et ses fameuses soixante-douze houris…