Extrait du traitement Lynx-2

Blogged by DOA as Lynx — DOA Tue 2 Aug 2005 11:17

12 Mai 2001 (Samedi) – Divers
Bonaban, Bretagne (Météo : jour dégagé et doux) – Il a plu en milieu d’après-midi, à la sortie de la mairie de Saint-Malo (ville dont Sylvain est originaire) mais à présent le temps est clément et tous les invités profitent de la relative douceur de l’air, en ce début de soirée, pour terminer leur champagne sur la terrasse du château. Amel observe son père qui se tient un peu à l’écart avec son verre de jus de fruit. De temps à autre, Samia et Sofia, deux amies d’enfance, vont lui tenir compagnie. Elle n’a pas eu beaucoup de temps à lui accorder jusqu’ici. Peut-être aussi ne veut-elle pas trop aller vers lui. Sa présence lui rappelle de façon très aiguë à quel point l’absence de sa mère et de sa grande sœur la blessent. Finalement, les choses auraient sans doute été plus faciles pour elle si aucun membre de sa famille n’était venu. Elle n’a pas convié beaucoup de proches, alors un de plus ou de moins.

En se retournant, la jeune mariée surprend un regard mauvais de sa belle-mère. Celle-ci ne l’aime pas et elle le sait. Ce mariage peu orthodoxe, qui n’a pas été sanctionné par un passage à l’église, ne lui plaît pas, il n’est pas convenable. Sylvain a néanmoins imposé cette cérémonie seulement civile (son père s’en fout). Alors, par devoir envers son mari, Amel décide d’arrondir les angles avec sa belle-mère et se dirige vers elle, tout sourire, pour voir si elle a besoin de quelque chose.

Paris (Météo : soirée claire et fraîche) – JLS arrive dans son nouveau chez lui parisien. Il dépose deux gros sacs de voyage noirs et sa housse de costume dans la pièce qui va lui servir de chambre, avant de faire le tour de son appartement encore vide (déménagement pas fait). De retour dans sa chambre, il déplie sa housse, ouvre ses sacs et sort quelques affaires. De quoi dormir, un livre intitulé L.A. Quartet, de James Ellroy, un réveil. Puis il sort explorer son nouveau quartier.

Londres (Météo : soirée pluvieuse et fraîche) – Karim ferme la boutique de télécommunications dans laquelle on l’a envoyé donner un coup de main trois fois par semaine depuis qu’il est en Angleterre. Il remonte Seven Sisters Rd, en direction de la gare de Finsbury Park et tourne dans Fonthill Rd pour rejoindre l’immeuble dans lequel il vit avec ses frères. Seuls quelques commerces sont encore ouverts, reconnaissables à leur enseignes illuminées : Fried Chicken, Takeaway, Phone & Internet, etc., la plupart tenus par des pakistanais ou des égyptiens. Quelques noirs, probablement membres de l’importante communauté jamaïcaine locale, croisent dans la rue. Karim se sent très isolé ici.

Quand il arrive à l’appartement où il vit, il est immédiatement agressé par l’atmosphère confinée, saturée des odeurs épicées qui proviennent de la cuisine. L’endroit est insalubre et sommairement nettoyé. Ils sont dix à vivre là, répartis sur deux niveaux dans trois « chambres », avec une salle à manger, une cuisine et une salle de bains communes. Promiscuité et inconfort maximum (ils dorment tous sur de vieux matelas individuels ou des lits picot). Ils sortent peu, sauf pour aller prier et « étudier » dans un bâtiment voisin, ou travailler pour le bien de la communauté (exploités par elle, plutôt). Toutes leurs conversations tournent autour de la religion et du djihad auquel ils aspirent. Les seules nouvelles que Karim a de l’extérieur sont distillées par les publications pro-islamistes qu’on l’oblige à lire ou celles qu’il glane en douce dans la rue en lisant les unes des journaux anglais. Il n’a pu communiquer qu’une seule fois avec son traitant. Un message bref dans lequel il a inclus ses coordonnées et un bref rapport de situation. Il est vulnérable ici, personne ne pourrait intervenir à temps si jamais il était démasqué. Son IF et son sang-froid constituent donc ses meilleures protections.

Lorsqu’il entre dans la cuisine, il surprend une conversation entre les deux autres algériens à propos d’une rumeur qui court parmi ses colocataires selon laquelle ils vont bientôt partir dans le nord, en Ecosse, pour aller camper. Aguerrissement sauce islamiste, tout un programme. Au moins, ce voyage lui rappellera le bon vieux temps et le sortira de ce quartier miteux. En le voyant, les deux hommes se lèvent et sortent. Il est fils de harki, une chose qu’ils ne lui pardonnent pas, malgré son engagement pour la cause. Ici aussi, il est rejeté. Quelques souvenirs de sa petite enfance dans les « camps de transit » français lui reviennent en mémoire.

Bonaban, Bretagne (Météo : nuit dégagée, fraîche) – Les gens dansent, ont bien bu, le gâteau a été coupé, consommé. Tous s’amusent. Sauf Amel. Du coin de l’œil, elle observe Marie, une ex de Sylvain, à présent « juste une amie », qui s’agite comme une folle au milieu du salon réservé à cet effet. Les deux jeunes femmes ne s’apprécient pas, rivalité oblige. Jolies toutes les deux, l’ex est plutôt petite, yeux bleus, cheveux noirs et courts. Ce soir, Marie se donne, comme souvent quand elle a trop bu, en spectacle. Libérée, elle aborde tous les hommes présents, jeunes et moins jeunes, célibataires ou non, et les allume assez ouvertement. Cette attitude outrancière est avant tout destinée à Sylvain qui, pour le moment, ne s’est aperçu de rien, trop occupé à discuter avec les uns et les autres. Elle gêne cependant quelques-unes des compagnes des « proies » de Marie. Amel décide donc d’intervenir avant qu’un scandale n’éclate. Diplomatiquement, elle va parler à l’oreille de Marie qui l’écoute à peine, l’œil vitreux, avant d’exploser, juste au moment où l’intensité de la musique diminue. « Pour qui tu te prends ? Sylvain ! Sylvain, où tu es ? Dis à ta gazelle de me foutre la paix ! » Tous se sont arrêtés de danser et regardent les deux jeunes femmes. Sylvain, alerté par les cris, entre dans le salon au moment où Amel en sort précipitamment, honteuse et en larmes.

Paris (Météo : nuit dégagée, fraîche) – Dans sa chambre, JLS est allongé par terre, sur un matelas de rando auto-gonflant. A côté de lui, un magazine d’actualité qui fait sa une sur Loft Story, l’évènement du printemps. A croire que rien d’autre ne se passe dans le monde. Plus tôt dans la soirée, il a surpris une conversation animée entre deux amoureux qui cherchaient à déterminer qui allait gagner le jeu. A présent, dans son appartement silencieux, il écoute l’extérieur, les rumeurs de la ville, capte les bribes de conversation des noctambules qui passent sous ses fenêtres. Pas de volets, pas de rideaux, une pénombre électrique baigne la chambre. Il repense à Véra, tente d’imaginer ce qu’elle est en train de faire, là-bas, à Londres.

Londres (Météo : nuit pluvieuse, froide) – Karim écoute les ronflements réguliers de ses deux compagnons de chambrée, des égyptiens. Volets et rideaux sont tirés (ils le sont presque en permanence) et la pièce est plongée dans un noir presque total. Il a du mal à dormir, surtout à cause du bruit. Et puis, il aurait envie du corps chaud d’une femme contre le sien, de tendresse. Cela fait plusieurs mois qu’il n’en n’a plus pris une dans ses bras, qu’il n’a plus rien partagé avec une compagne. Ce mot, il en a presque oublié la signification. Il soupire, doucement. A côté de lui, l’un des égyptiens bouge. Karim ferme les yeux. Penser à la mission, se reposer. Question de survie.
[…]

19 Octobre 2001 (Vendredi) – Paris (Météo : pluvieuse et douce)
TGB – Amel relève le nez de l’ordinateur de la bibliothèque. Depuis le début de la matinée, elle se documente sur la Hawala. Système de compensation informel apparu en Asie, il a cours en Chine (de fei’chien : « argent qui vole »), en Inde et au Pakistan (Hundi), ou au Moyen-Orient (Hawala). L’opérateur de ce type de transactions – courtier – est appelé Hawaladar ou Hundiwalar.

Le principe est simple : afin d’éviter la lourdeur et les coûts prohibitifs des opérations bancaires classiques, les personnes désireuses de transférer des fonds rapidement d’un pays à l’autre vont voir un hawaladar qui, moyennant une commission raisonnable, prend contact avec un autre courtier, dans le pays de destination. Celui-ci s’engage à payer la somme désirée au destinataire du transfert. Cette pratique est fondée sur la confiance (le terme hundi, en Ourdou, reflète cette notion tout comme celle de « référence ») et la puissance des liens familiaux ou ethniques. Outre sa souplesse et son coût moindre, et malgré une façade tout à fait officielle, la hawala offre d’autres avantages aux individus désireux de dissimuler des transferts de fonds : en effet, tout se fait oralement ou presque et les seules traces écrites concernent les crédits / débits entre hawaladars, dans lesquels se noient les transactions individuelles.

Les compensations s’opèrent annuellement, autour de la chambre de Dubaï, aux Emirats Arabes Unis, principale place financière de ce système informel de transferts de fonds. Le GAFI et le groupe Egmont ont connaissance de ces pratiques depuis longtemps. Ils ont émis des recommandations les concernant qui, pour le moment, se sont révélées plutôt inefficaces. Les services secrets américains les ont même utilisées dans le cadre du soutien au moudjahiddins pendant la guerre d’Afghanistan contre les russes. On estime aujourd’hui que les transactions Hawala représentent environ 200 milliards de dollars par an (à mettre en perspective avec les 1300 milliards de dollars qui transitent chaque jour sur les marchés des changes).

Amel rallume son portable qui se met aussitôt à vibrer. Message de Sylvain. Elle sort dans le couloir pour l’écouter tout en regardant le vaste jardin intérieur de la bibliothèque. Il pleut. La communication date d’une heure et son mari souhaitait l’inviter à déjeuner. Elle le rappelle, lui explique qu’elle bosse et qu’elle préférerait rester sur place. Mais il insiste et se dit même prêt à se déplacer. La jeune femme cède, il sera là dans une demi-heure.
[…]
TGB – Amel revient de son déjeuner un peu découragée. Sylvain a mal pris le fait qu’elle veuille retourner à la bibliothèque si vite, pour travailler. Dans son esprit, il avait libéré un peu de temps pour elle, profitant du vendredi, jour en général plus calme, et il n’a pas compris qu’elle n’ait pas voulu faire de même. Il ne semble pas vraiment respecter son travail. Pour lui, elle s’amuse. Pour se venger, il lui a appris, de façon assez abrupte, qu’il ne serait pas là ce week-end puisqu’il part en « séminaire », un détail qu’il avait un peu oublié de lui annoncer à l’avance. Un oubli volontaire, ce week-end ayant une dimension assez particulière dans leur histoire commune ? Et si le déjeuner n’avait été qu’un moyen de compenser son absence à venir ?

La jeune femme se sent triste. Revenue dans la salle de lecture, elle va machinalement s’asseoir devant un PC libre et connecté pour consulter son courrier. Puis, sans vraiment réfléchir, elle envoie un mail à JLS, dans lequel elle lui propose un café, quand il le souhaitera.

Un été 2005

Blogged by DOA as Anti-Personnel — DOA Wed 24 Aug 2005 8:37

Les deux événements majeurs de l’été français : Zidane revient et Houellebecq évoque La possibilité d’une île. A part ça? Rien. Il ne s’est rien passé d’inhabituel dans le vaste monde. Oh si, j’ai lu ce matin qu’il y avait des imams pédophiles dans les madrassas pakistanaises mais que, comme longtemps chez les cathos, le clergé local faisait tout pour étouffer le scandale. Une preuve supplémentaire que nous sommes bien, finalement, tous égaux sur notre si petite planète. Ou plutôt non, nous sommes tous pareils. Misère de misère. Bonne rentrée quand même.

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