Downtown
Elle est là, enfin, la grande révélation des aventures de Lynx, lâchée à la toute fin de la seconde partie. Une bombe à contre-emploi, que j’espère inattendue. Elle concerne Lynx lui-même et intervient alors que les vies de tous mes personnages principaux prennent un virage serré. Pour la suite et la fin l’intrigue s’emballe, à la manière de celle de La ligne de sang, lorsque le rythme accélère et se précipite jusqu’à la suffocation. Je suis à la fois content et impatient de m’élancer dans cet ultime sprint. Soulagé aussi, l’accouchement aura été long et mouvementé. Pour terminer, hier soir, après un dîner sous les arbres avec Marie-A., j’ai réécouté en boucle une chanson de Lloyd Cole, Downtown, qui figure sur l’album intitulé Lloyd Cole ou encore The X album, sorti en février 1990. Elle avait été utilisée sur la bande originale de Bad Influence, un film méconnu de Curtis Hanson. Prince s’est également invité à cette petite fête, avec ce qui reste à ce jour l’une de ses meilleures créations: Sign O’ the times. J’en avais besoin pour me remettre dans l’ambiance particulière de l’un des passages qui conclut cette phase du roman. Il s’agissait de conjurer à nouveau des images, des sensations, pas véritablement douloureuses, juste un peu amères. De celles qui laissent leurs minuscules traces, juste assez rugueuses, sur des périodes qui seraient sans cela plutôt lisses et heureuses. Souvenirs de choses qui ne se sont pas passées exactement comme on l’aurait voulu. Celles que l’on souhaiterait immédiatement pouvoir refaire autrement. Ces petites défaites qui nous entament et nous façonnent. Dehors, la France s’excitait pour la coupe du monde mais j’étais parvenu à m’isoler dans ma bulle. J’y suis resté jusqu’au petit matin, retenu par ces regrets anciens qui, avec le temps, je m’en suis rendu compte cette nuit, sont presque devenus agréables. Je me suis finalement couché dans l’attente que tout passe, doucement. Je crois que l’on appelle cela la mélancolie.
Vendredi, j’ai passé l’après-midi avec un spécialiste de la criminalité chinoise à Paris. Nous avons évoqué le projet de long métrage, les pistes que je peux envisager pour construire le fond de mon roman et l’articuler. A la différence de l’intrigue de L’Année du dragon, je ne vais pas pouvoir utiliser le trafic de drogue comme fait criminel. Cela n’existe tout simplement pas à une échelle pertinente dans notre pays. Ici, les principales affaires relèvent de rackets à la petite semaine, de filières d’aide à l’entrée sur le territoire clandestines, de saucissonnages à domicile, de contrefaçon et s’il y a parfois organisation, cela reste limité. Il y a peu d’indices de constructions mafieuses type triades ou tongs. Peut-être existent-elles, mais elles sont pour le moment indécelables ici. Alors je crois que je vais tricher un peu et raconter une autre histoire, en fait, toujours avec le même cadre, toujours très noire. J’ai déjà quelques idées là-dessus. Et le soir, j’ai trop bu.
Il est l’heure du café, du journal et du marché, il fait beau. Dehors.
[EDIT: 10:46] Image parfaite, ce matin à la terrasse des Phares. Un soleil très vif et rasant, de face, dont la blancheur faisait mal aux yeux et noyait les tables. Pas grand monde, peu de voitures après la gueule de bois du quart de finale. Juste à côté de moi, il y avait ce couple, à peine deux silhouettes dans la lumière intense. Elle se reposait sur son épaule droite, les yeux fermés, apaisée. Il la couvait du regard. Il s’est rendu compte après un temps que je les observais derrière les verres miroir de mes lunettes. Il m’a souri. Quelqu’un est passé entre nous et le soleil, a projeté une ombre, j’ai tourné légèrement la tête pour revenir ensuite sur eux. L’image avait disparu.