Le pays qui n’aimait pas la vérité
Qu’est-on prêt à faire pour éviter au brouet de présidentielle qui tient lieu de campagne électorale de se conclure sur un 21 avril-bis ? Par mauvais calcul, à travestir ou occulter la réalité. Deux faits-divers marquants et leurs développements ont attiré mon attention au cours des quinze derniers jours. Ils sont, à mon sens, représentatifs de ce défaut national qui plombe tout débat chez nous: le refus de considérer les faits pour s’enfoncer dans nos fantasmes. D’une part l’arrestation musclée, dans la nuit du 3 au 4 avril, de deux individus après un accident de la circulation. Celle-ci, filmée par un vidéaste amateur, montre des policiers usant d’une violence injustifiée par les circonstances apparentes de l’incident. En dépit d’une diffusion le 5 avril sur quelques chaînes de télévision, l’affaire a été très peu reprise par la presse avant de disparaître tout à fait avant même que le week-end ne commence. Résultat : une grande frustration chez les jeunes, cette nouvelle masse informe et uniforme, un jour dangereuse et honnie, l’autre angélique et victime. D’autre part, le fameux accident de la Foire du Trône. Pendant quatre jours, avec une constance qui relève de l’auto-persuasion incantatoire, on nous a vendu cette thèse de la malchance accidentelle, de la hiérarchie policière aux syndicats proches du pouvoir, le temps de laisser un peu retomber la pression. Cette fois, les médias n’ont pas brillé par leur silence mais par leur capacité à recracher une version officielle volontairement bénigne et destinée à arrondir les angles. On joue sur les mots : il y a eu une bousculade / bagarre, les policiers ont dû intervenir et l’un d’eux a été déséquilibré, au cours de cette intervention, pour se retrouver dans le passage de l’attraction, toujours active. Tout ceci n’a rien d’accidentel. Résultat : une très grande frustration dans les rangs de la police. J’ai cru comprendre que ces incidents n’arrangeaient personne - lire: aucun des principaux candidats - en cette période hautement volatile. Pas plus d’ailleurs que celui de la Gare du Nord dans le cadre duquel, d’un jour sur l’autre, on ne nous a servi que des témoignages victimaires ou des mensonges d’état. Etait-il si difficile de dire, sans nécessairement invoquer son casier judiciaire, que l’homme interpellé par la police l’avait été après avoir refusé de se soumettre à un contrôle de son titre de transport et qu’il s’était montré violent à l’égard des contrôleurs ? Est-il par ailleurs devenu impensable de laisser les policiers faire leur travail ? Je crains que ce travestissement continuel de la réalité ne contribue qu’à monter un peu plus les uns contre les autres. Il donne l’impression aux plus crédules, aux dubitatifs et aux aigris, dont les rangs grossissent chaque jour, que tout est mensonge et que les extrémistes de tous bords, avec leurs discours Canada Dry, sont les seuls détenteurs d’une parole vraie. En leur abandonnant ce terrain avec des manipulations aussi grossières, partis de gouvernement et médias vont peut-être finir, lorsque la confiance aura totalement disparu, par obtenir ce qu’ils redoutent le plus : un nouveau cataclysme au premier tour, suivi d’un non-choix (avant, peut-être, un jour prochain, de provoquer un grand chaos au second tour). Et je me dis que nous serons également fautifs, nous qui nous apprêtons à présent à nous réunir pour regarder le match présidentiel, ramené ainsi au niveau d’une vulgaire coupe du monde de football. J’ai reçu en effet – et je ne blâme pas mes proches, je pense que c’est un signe de temps auxquels aucun d’entre nous ne peut échapper – plusieurs invitations à venir assister aux résultats du premier tour de l’élection, ce week-end. J’ai trouvé la chose étrange, symptomatique d’un phénomène récent, sans doute né du traumatisme de 2002, vécu comme un événement majeur. Aussi marquant que la victoire de notre équipe nationale à Paris, en 1998. Hum… Peut-être est-ce que je me trompe, mais je ne garde pas le souvenir de tels engouements populaires avant cet épisode. A voir.
